L’attente amoureuse

« Si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente. »  Cet extrait du – décidément inépuisable – « Journal » de Jules Renard prouve l’importance indiscutable de ce moment.

Prenons un exemple : vous avez rendez-vous avec la personne que vous aimez ou que vous aimerez et vous l’attendez ; vous vous êtes installé avant l’heure à la table du fond, celle qui vous permet de surveiller l’entrée du café. Cet « entre-temps » est constitué de moments tristes et joyeux, mornes et excitants, agréables et angoissants. Si vous n’êtes pas un écorché vif, trop passionné, vous l’attendez dans ce lieu public, sinon, comme l’écrit dans « A la recherche du temps perdu », Marcel Proust : « Dans l’attente on souffre tant de l’absence de ce qu’on désire qu’on ne peut supporter une autre présence. » Mais c’est une attitude extrême.

Revenons à vous, aujourd’hui : tout d’abord vous vous représentez son arrivée ; comment sera-t-elle habillée ? De quoi se sera-t-elle parfumée ? Sera-t-elle souriante, triste, émue ? Vous verra-t-elle tout de suite ? Vous vous forcez, puisque ce n’est pas encore l’heure, à l’observation des autres : ils entrent et sortent, boivent, rient, lisent des journaux, parlent entre eux. Les serveurs passent et déposent les consommations sur les tables. Les autres n’ont pas l’air d’attendre comme vous. C’est un autre monde, où vous n’êtes pas. Vous restez dans le vôtre, avec ce secret : j’attends la personne que j’aime !

Ensuite, comme l’explique bien Roland Barthes dans « Fragments d’un discours amoureux », cela va se jouer comme une pièce de théâtre. Vous attendez, la scène est ce lieu public où vous êtes assis, et vous regardez souvent votre montre. Soudain, l’angoisse et c’est le premier acte : s’il y avait un malentendu sur l’heure, sur le lieu ? Vous cherchez dans votre mémoire le moment et les circonstances où le rendez-vous a été pris, confirmé. Vous vous demandez s’il y a un autre café plus loin, vous ne voulez pas sortir pour ne pas la rater.

Le deuxième acte est plus violent, car elle est en retard. Vous lui adressez des reproches dans votre tête : pourquoi ne pas avoir prévenu ? Pourquoi ne pas avoir confirmé ? Si l’autre était là comme je le lui reprocherais ce retard….

L’acte trois est constitué de l’angoisse à l’état pur : si elle ne venait pas ? Si elle m’abandonnait ? Et vous passez de l’absence à la mort. Vous commencez à penser au deuil de l’autre. Votre cœur se serre.

La pièce est généralement écourtée par l’arrivée de l’autre, simplement retardée par les encombrements de la circulation et la difficulté de trouver une place pour se garer…

Ce qui est intéressant à observer c’est que si l’autre arrive durant le premier acte, l’accueil sera calme ; durant le deuxième acte, il risque d’y avoir une « scène » ; durant le troisième acte, c’est l’action de grâce, la reconnaissance ! L’attente est donc un morceau de temps que l’on vit de plusieurs façons, avec des émotions différentes.

On rapporte, sur l’attente, cette histoire : un mandarin était amoureux d’une courtisane. « Je serai à vous, dit-elle, lorsque vous aurez passé cent nuits à m’attendre assis sur un tabouret, dans mon jardin, sous ma fenêtre. » Mais, à la nonante-neuvième nuit, le mandarin se leva, prit son tabouret sous son bras et s’en alla.

Roland Barthes écrit : « Suis-je amoureux ? – Oui, puisque j’attends » L’autre, lui, n’attend jamais. Parfois, je veux jouer à celui qui n’attend pas ; j’essaie de m’occuper ailleurs, d’arriver en retard ; mais, à ce jeu, je perds toujours : quoi que je fasse, je me retrouve désœuvré, exact, voire en avance. L’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend. »

Évidemment Roland Barthes ne semble pas très optimiste dans sa description de l’attente amoureuse. Ailleurs pourtant, il parle de l’amoureux et de la fête : « La fête c’est ce qui s’attend. Ce que j’attends de la présence promise, c’est une sommation inouïe de plaisirs, un festin… » Georges Clemenceau eut cette phrase devenue célèbre : « Le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier. » C’est faire peu de cas de l’autre et ne s’occuper que de soi, me semble-t-il. Car au bout de l’attente, il y a le partage, l’écoute de l’autre, la connivence, l’amour. « Nous pouvons vivre seuls, pourvu que ce soit dans l’attente de quelqu’un. » (Gilbert Cesbron « Journal sans date ») Dans la vie, heureux moments d’attente pour vivre mieux les retrouvailles !

 

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La remise du Prix (qui porte mon nom !)

Voici quelques notes du jury, qui a désigné cette année le 16e prix Jacques Mercier à Géraud Neve.  Pour l’obtention du diplôme de Master en gestion de l’entreprise, le mémoire s’intitule : « Le smartphone comme nouvelle clé de la mobilité en RBC – Etude de faisabilité d’un système Mobility as a Service en Région de Bruxelles-Capitale »

J’apprécie évidemment et je suis très honoré d’avoir présidé le jury et assisté à la remise du 16e prix en présence des parents et des étudiants, et de Madame le recteur Brigitte Chanoine. (Ce prix a été créé pour féliciter le mémoire de fin d’études à l’ICHEC écrit dans la meilleure langue française)

Je remercie le jury composé de professeures volontaires. Cette année j’ai eu la chance d’être entouré de Delphine Hauzeur, d’Hélène Wilmet, d’Adriane van de Vyvere, de Solange Simons qui est fidèle depuis la première fois en 2003, tout comme la secrétaire générale du jury, Ingrid Bawin, dont les commentaires et les notes sont précieux à partager.

Nous avons d’emblée relevé le démarrage du mémoire – un vrai « incipit » pour reprendre un mot littéraire et latin – qui donne le ton et l’envie de lire la suite. Je vous cite : « Bruxelles ne respire plus. Bruxelles circule au ralenti. Bruxelles est la capitale Européenne des bouchons. A en croire la vox populi, Bruxelles et mobilité semblent faire mauvais ménage. »

Ou un peu plus loin :

« Les technologies digitales font passer notre mobilité de notre trousseau de clés vers notre smartphone ».

 Nous avons donc été séduits par le côté littéraire du mémoire et par le côté « travaillé » de l’écriture qui reste néanmoins fluide. Le vocabulaire est riche et la syntaxe bien maîtrisée.

Quelques exemples.

Voici comment introduire un chapitre en évitant les classiques « premièrement, deuxièmement, finalement », tout en variant les formules.

« Nous dresserons ici un état des lieux de la situation …

Nous porterons d’abord notre attention sur l’évolution récente de la répartition modale en …

C’est ensuite l’évolution de la congestion routière que nous passerons au crible, afin de tenter de bien comprendre l’ampleur du problème de la mobilité dans et aux alentours de la Région Bruxelloise. »

Autre exemple qui montre la capacité de structure et la richesse du vocabulaire utilisé :

« Dans ce premier chapitre, nous avons souligné comment certains virages historiques ont conduit la mobilité Belge à être régie par l’automobile à partir de la deuxième partie du 20ème siècle. Ce règne presque sans partage de la voiture pendant de nombreuses années semble néanmoins avoir atteint ses limites, notamment en milieu urbain et à Bruxelles en particulier. Les nuisances de la présence automobile à Bruxelles et de la congestion qui en découle sont ressenties tant par les individus qui participent à la mobilité Bruxelloise que par les acteurs qui en subissent les externalités. »

Et voici encore quelques passages pour l’utilisation des mots et des images rapidement :

« L’urbanisme et les travaux d’infrastructure de la deuxième partie du 20ème siècle ont véritablement mis la voiture sur un piédestal que les transports publics et la mobilité douce ne pouvaient qu’envier.

La mobilité douce, quant à elle, est rapidement rappelée à l’ordre par les limites physiologiques du corps humain dès que les distances s’allongent. »

Et puis pour couronner le tout la toute dernière et courte phrase du Mémoire, que je vous demande de savourer :  Une chose est sûre : le surplace n’est plus envisageable pour la mobilité.

(Selfie avec M. Géraud Neve, lauréat du prix 2019)

Les Mérites wallons

Sur les réseaux et dans les médias, vous avez suivi la cérémonie des « Mérites wallons » de ce jeudi midi. Vous trouverez la liste des lauréats de cette année dans la presse. J’aime beaucoup présenter les personnalités de tous domaines mises en valeur de cette façon ; cela me permet depuis la création de la décoration (en 2011) de croiser des figures attachantes. Pour l’amusement (vous ne croyez tout de même pas que j’allais écrire « pour le fun » ?) je partage trois photos (selfies) prises avec Maud Michotte, la première Belge à remporter Koh-Lanta, avec Adélaïde Charlier, porte-parole francophone de Youth for Climate et avec Benoit Poelvoorde…

La première impression

L’autre soir, Michel Kacenelenbogen, comédien, metteur en scène, mais aussi directeur de son Théâtre Le Public qu’il gère avec Patricia Ide, me raconte qu’il a beaucoup de mal à se défaire d’une tension de tous les instants. Cette pression l’aide à avancer plus efficacement dans ses projets, même si son entourage lui conseille souvent d’essayer « la lenteur » !

Il m’avoue, de même, que l’analyse des choses ne vient qu’après son immédiate intuition. « Je ne mets à l’affiche que des spectacles que j’ai envie de voir moi-même plutôt que de suivre un fil conducteur de répertoire » me confie-t-il ! Le résultat lui donne bien sûr raison, les trois salles ne désemplissent pas.

Nous utilisons pour définir cette qualité le terme un peu imprécis de « feeling », qui en anglais signifie : sensation, sentiment, impression. Henri Jeanson (scénariste, mais aussi un critique de radio et de cinéma aux jugements redoutables et lapidaires), à propos de la maxime que l’on connaît, écrivait : « Parole de critique : une première impression est toujours la bonne, surtout quand elle est mauvaise. »

Jules Renard dans son « Journal » commente sur le même sujet : « Nos premières impressions sont les seules ineffaçables. Le reste n’est qu’une répétition, un effet de l’habitude. »

Et là, nous touchons un autre point essentiel : si certains veulent rester en éveil, en alerte, c’est aussi pour n’être jamais victimes de la routine. Renaître à chaque rencontre. Être disponible pour la surprise, pour l’émerveillement, pour la nouveauté.

C’est un don d’artiste. « Le poète est celui qui tout au long de son existence conserve le don de s’émerveiller » écrit le peintre, mais aussi théoricien de l’art et enseignant, André Lhote.

La première impression peut s’exercer pour le choix d’un répertoire de théâtre, mais s’applique à tout moment aux humains. Nous ressentons tous à un moment ou à un autre ce sentiment d’affinité ou de méfiance. Même s’il ne faut pas se fier aux apparences ; c’est autre chose : une aura, des ondes, un regard, l’affleurement de l’âme du vis-à-vis.

Le célèbre roman de Goethe « Les affinités électives », paru en 1809, ne raconte rien d’autre. Le récit est construit sur une analogie chimique : l’attirance de certaines substances pour d’autres induit le terme d’« affinité élective » qui appartient d’abord au vocabulaire technique des chimistes. Dans l’expression apparaît à la fois l’idée d’une attirance irrépressible, mais aussi d’une préférence sélective.

Au XIVe siècle, l’affinité définit une harmonie de goûts et de sentiments entre des personnes.

Trois siècles plus tard, en biologie, c’est la propriété de deux corps de s’unir entre eux par l’intermédiaire de leurs particules semblables.

Pour suivre l’idée des impressions, je me suis replongé dans la lecture du superbe et court roman « Aziyadé » de Pierre Loti, témoignage publié en 1879 de cette rencontre avec Aziyadé, de cette passion éprouvée lors d’un séjour en Turquie deux ans plus tôt.

Un jour, j’eus d’ailleurs la chance de réaliser ce défi étrange de lire un extrait de ce livre pour la radio au « Café Loti », où il prit des notes, sur les hauteurs d’Istanbul, qu’il nomme à l’époque : Stamboul ! J’y repense souvent, avec dans la tête cette émotion particulière, douce et amère, liée aux choses uniques et passées.

Dans le livre de Loti, je découvre ces deux extraits : « Les liens sympathiques, les affinités mystérieuses qui, en certains moments, m’unissent si étroitement avec tout ce qui est aimable et beau. » et « Il y a de véritables affinités, entre vous et certaines suites de sons, entre vous et certaines couleurs éclatantes. »

Et puis, nous connaissons aussi le terme « sympathie » et son étymologie. Le mot vient de la langue grecque, de « sumpathês », de « sun», avec, et « pathos », ce qu’on ressent. C’est donc un partage, un échange. Une des définitions de sympathie est : relations entre personnes qui, ayant des affinités, se conviennent, se plaisent spontanément.

Une autre est : sentiment chaleureux et spontané, qu’une personne éprouve pour une autre.

Et je retrouve encore un autre passage du même roman de Pierre Loti pour illustrer et commenter cette sympathie : «Votre nature ressemble à la mienne, ce qui m’explique fort bien la très grande sympathie que j’ai ressentie pour vous presque de prime abord. – Axiome : Ce que l’on aime le mieux chez les autres, c’est soi-même. Lorsque je rencontre un autre moi-même, il y a chez moi accroissement de forces. »

Au fond, se fier à ses impressions, c’est faire preuve de générosité, d’ouverture à l’autre ?

 

Ce que vous avez lu est un texte que j’ai écrit pour La Libre en mars 2006 !

Quel avenir ?

Sous le titre « L’heure des choix », j’écrivais dans La Libre, il y a 11 ans déjà, à propos de ce passage unique de l’adolescence où on se choisit l’avenir. Des réflexions qui sont toujours valables, même si le contexte économique a changé l’enjeu.

« Qui suis-je ? Pourquoi suis-je né en ce monde ? Que dois-je y faire et pour quelle raison ? Toutes ces interrogations importantes sur soi-même, il faut bien qu’on les fasse pour avancer dans cette vie terrestre !

Toutes les aides sont les bienvenues, mais au bout du compte c’est à nous, et seulement à nous, qu’il revient d’en tirer les conclusions. Tout le problème est de savoir comment inscrire sa vie au milieu de celle des autres, puisque nous faisons partie des humains, et quel en est son sens. Je pense aujourd’hui que chaque constat est profondément personnel. On ne peut juger que par rapport à l’environnement social, religieux, culturel, où nous sommes nés, mais aussi par rapport à celui dans lequel nous évoluons, par choix ou par nécessité (ou par hasard), après l’enfance.

Autrement dit, c’est toujours la même histoire : analyser ses racines et, compte-tenu de tous les apports – ils ne cessent de s’additionner, de se mêler – décider d’une direction à prendre. Existe donc un « moment » crucial, terriblement délicat et difficile, où on peut prendre conscience de soi, de ses envies comme de ses capacités, et se mettre en marche.

Une fois le passé assimilé, le présent se change sans cesse en avenir. « Assimiler le passé » c’est parfois un long travail, comme le souligne Romain Rolland dans « Jean-Christophe » : « Par toute son éducation, par tout ce qu’il voit et entend autour de lui, l’enfant absorbe une telle somme de sottises, mélangées à des vérités essentielles, que le premier devoir de l’adolescent qui veut être un homme sain est de tout dégorger. »  Ce moment d’entre-temps est d’autant plus terrifiant qu’il se situe en général au cœur d’une mutation qui mène de l’enfance à l’adolescence et à la maturité. « La maladie de l’adolescence est de ne pas savoir ce que l’on veut et de le vouloir cependant à tout prix. » écrit Philippe Sollers dans « Le défi ».

On a presque l’impression que cette métamorphose se fait de manière naturelle, sauvage, sans compréhension ou sans réflexion. Certains semblent sûrs d’eux et ont la vocation, celle d’être artiste, d’être extraverti, d’être appelé dans tel ou tel métier, d’être fait pour… et ils se fient à cet instinct. Ils le regrettent parfois, malheureux plus tard de n’avoir pas eu le choix et d’avoir été aveuglé par le plaisir (faire ce que l’on aime), les conseils (la vanité d’être reconnu dans un domaine) voire l’entourage (la facilité d’être déjà porté par la tradition).

Certains, plus nombreux, rejettent l’interrogation, la reportent, l’évitent : ils vivent le présent de l’incertitude, de l’aventure, de l’inconnu, comptent sur la chance d’un coup de cœur, de foudre. Cela marche quelquefois : on se sent des affinités, qu’on ne soupçonnait pas, pour tel ou tel domaine, la science, les mathématiques, les langues, etc.

Certains, encore plus nombreux, ne trouvent pas. Ils choisissent de demeurer tournés vers le passé qu’ils connaissent ou ils font l’inverse, ils coupent les ponts et adoptent une fuite en avant.

Pendant cette période de choix, selon son caractère, on fait confiance aux autres, aux livres, aux professeurs, aux adultes en général ou on cherche selon ses propres critères. Le danger de l’adolescence est qu’on y agit avant de réfléchir. Et qu’on peut s’enferrer dans des convictions, qui ne reposent sur aucune expérience. Ce n’est pas un âge où l’on reconnaît facilement que l’on se trompe ! On voit donc toute la délicatesse de ce moment éminemment critique de l’existence.

Il n’y a pas une solution, mais des centaines de possibilités différentes pour aider quelqu’un à prendre conscience de soi. Comme toujours, il faut avant tout que la réponse vienne de la personne elle-même, qu’elle ne soit pas imposée mais suggérée.

Sommes-nous ces « anges » dans la vie des adolescents ? de nos enfants ? Conseillons-nous assez et dans la discrétion ou imposons-nous sans discrétion nos vues (qui ne valent que pour nous, rappelons-le !) ? Toute leur vie en dépendra et celles de leurs enfants et de leurs petits-enfants, ne l’oublions jamais !

Haim Ginott note ceci : « Si vous voulez rendre vos enfants meilleurs, donnez-leur l’occasion d’entendre tout le bien que vous en dites à autrui. » 

André Goosse : Maître de la langue française

André Goosse fut évidemment l’un de nos invités prestigieux du Jeu des Dictionnaires, lui qui est un « Maître de la langue française ». Dans un ouvrage de 2003, que j’avais consacré précisément aux grammairiens, il en était le premier chapitre :

« Au vu de ses compétences, cela va de soi : cet académicien, ancien Secrétaire perpétuel, est un « maître » de la langue française. Il a vécu de l’intérieur la réforme de la nouvelle orthographe, par exemple dans sa confrontation avec l’Académie française, celle de la féminisation des noms de fonctions, de grades. De plus, il a suivi les cours de Joseph Hanse et de Maurice Grevisse. Sa passion des mots l’entraîna à demander à sa condisciple, la propre fille de Grevisse, de servir d’intermédiaire dans son dialogue avec le professeur. Cette passion des mots rejoignit alors celle de l’amour et il épousa Marie-Thérèse Grevisse… » C’est une partie de sa présentation.

Pour lui rendre hommage, au moment de sa disparition il y a quelques jours, voici un extrait des multiples conversations que j’ai eu la chance d’avoir avec lui.

« Au sujet de la « nouvelle orthographe », il faut d’abord rappeler ceci : aucun changement dans l’histoire de l’orthographe n’a donné de résultat immédiat. Lorsqu’au XVIe siècle, par exemple, des imprimeurs ont utilisé la cédille, il a fallu un certain nombre de générations avant que la cédille ne soit acceptée par tous les imprimeurs ainsi que par les usagers ordinaires. »

Et à propos de la féminisation :

« La féminisation est un autre problème et assez curieusement, autant certains trouvent impossible et criminel d’écrire « événement » avec un accent grave ou « nénufar », autant ils trouvent normal d’utiliser un féminin jusqu’ici inusité. La presse quotidienne a adopté très vite les formes nouvelles. On lit « la juge », « la députée », « la substitute » plus rarement. Cela a pénétré assez facilement et, dans une certaine mesure, cela correspond à une évolution normale, mais qui n’est pas aussi automatique et aussi « éthique » que le disent certaines féministes ».

Un mot encore, je me souviens lui avoir demandé en guise de clin d’oeil « Dit-on à ou en vélo » ? Il m’a répondu sagement qu’il ne répondait jamais sans avoir vérifié sa réponse dans le Bon Usage ! (La réponse est « à vélo » !)

(Ci-dessous André Goosse et en compagnie de Philippe Geluck et d’Amélie Nothomb il y a presque trois ans pour l’anniversaire du livre)

5000 mots !

Déjà, j’aime le titre de cette anthologie : « Cinq mille mots serrés comme un petit café italien » ! Ce sont 13 opuscules pour fêter les deux ans de la collection (et le 100e numéro). Et comme dit Eric Lamiroy, l’éditeur de la collection : « Après leur lecture, ne soyez pas triste, il y en a une centaine d’autres ! »

Je retrouve mon texte « Des matins lumineux », mais aussi celui de Stefan Libersky, de Brice Depasse, d’Isabelle Wéry ou d’Adeline Dieudonné…

Disponible sur www.Lamiroy.be

Comme j’aime les signes, j’ouvre au hasard le volume et je lis la première phrase du texte de Cécile Hupin, intitulé « Pizza » : « Plus tu vieillis, moins tu as de chances que le jour qui commence soit le pire de ta vie, c’est mathématique ! » J’aime !

Bonne lecture, c’est le livre idéal pour ce mois d’août !

« Soif », le meilleur ouvrage d’Amélie Nothomb !

Comme je l’ai déjà indiqué, je trouve le nouveau roman « Soif » d’Amélie Nothomb (Albin Michel) sans doute le meilleur, le plus surprenant, le plus « intéressant » (des 28 ouvrages publiés), car il contient tant et tant de pistes de réflexions ! Je ne veux rien révéler de trop précis avant votre propre lecture, je ne vais donc que vous noter ci-dessous quelques courtes phrases – hors contexte –  parmi les très nombreuses que j’ai recopiées pour moi-même. Bonne lecture, bonne découverte, bon plaisir !

(Le roman ne sera en vente que le 22 août, mais vous pouvez le précommander)

L’énigme du mal n’est rien comparé à celle de la médiocrité.

On n’excelle que dans ce dont on a la pratique quotidienne.

On est quelqu’un de meilleur quand on a eu du plaisir, c’est aussi simple que cela.

L’amour est énergie et donc mouvement, rien ne stagne en lui, il s’agit de se jeter dans son jaillissement sans se demander comment on va tenir, car il n’est pas à l’épreuve de la vraisemblance.

C’est à cela que l’on sait si l’on est amoureux : à ce que l’on ne choisit pas.

On dit que l’amour est aveugle. J’ai constaté le contraire. L’amour universel est un acte de générosité qui suppose une lucidité douloureuse. Quant à l’état amoureux, il ouvre les yeux sur des splendeurs invisibles à l’œil nu.

Aucune jouissance n’approche celle que procure le gobelet d’eau quand on crève de soif.

Partition délicieuse, subtilement changeante, rhapsodique sans esbroufe, toute pluie tient de la bénédiction.

C’est une expérience commune : quand on gravit une montagne, on la regarde d’abord du bas, d’où elle ne paraît pas élevée. Il faut arriver au sommet pour se rendre compte de l’altitude.

On n’apprend des vérités si fortes qu’en ayant soif, qu’en éprouvant l’amour et en mourant : trois activités qui nécessitent un corps.

Je n’ai pas la force de tendre la langue pour attraper la pluie, mais elle mouille mes lèvres, et j’éprouve la joie sans nom de respirer encore une fois le meilleur parfum du monde qui portera un jour le beau nom de pétrichor.

Une mère qui a le talent de faire sentir à son enfant combien elle l’aime, c’est la grâce absolue.

Si vous aimez vos morts, faites-leur confiance au point d’aimer leur silence.

Quand les hommes vivront d’amour

Devons-nous assister impuissants à cette recrudescence moyenâgeuse de l’intolérance ? La mise en avant de ce qui nous différencie plus que de ce qui nous unit. Je me souviens de cette chanson de Lévesque interprétée par les grands du Québec (Félix Leclerc, Gilles Vigneault, Robert Charlebois) en août 1974 à la SuperFrancofête (Philippe Geluck, alors comédien, y était !) et qui me donne encore des frissons aujourd’hui lorsque je l’écoute : « Quand les hommes vivront d’amour » qui se terminait par ce constat désespérant : « … Mais nous, nous serons morts, mon frère ! ».

A ce propos j’ai retrouvé un texte écrit pour la Libre en 2007, que je vous recopie bien volontiers, comme thème de réflexion durant ces semaines d’été.

« Nous sommes faits d’une multitude d’influences. Nous avons été construits par tout ce qui nous a précédés, qui fut gardé dans nos gènes, par ce que nous avons vécu dans le ventre de notre mère, de tous les bruits, les mots, les comportements entendus et assimilés dans l’enfance. Aujourd’hui encore, chaque seconde apporte une pierre nouvelle à l’édifice de notre vie. On se consolide, on répare les brèches, on embellit. Ces apports sont de toutes sortes : des peurs, des cris, des images cruelles, le froid, la faim, l’abandon, mais aussi la chaleur, la bonté, le regard aimant, la caresse, la voix, le réconfort.

Le miracle est que notre être, assemblé de toutes ces incidences, reste unique, original, éminemment personnel. Il l’est sans nul doute d’autant plus qu’il aura été enrichi de toutes ces alluvions déposées sur les pentes du volcan de sa vie.

Ne prenons que l’exemple de l’écriture, puisque j’écris ces réflexions, et nous sommes d’accord avec Alphonse de Lamartine qui déclare dans ses « cours familiers de littérature » : « Toutes les grands lectures sont une date dans l’existence », un exemple parmi tant d’autres.

Dans la vie quotidienne, des détails à première vue anodins nous marquent à jamais. Je me souviens, lorsque j’avais dix ans, d’un brave homme en pantoufles dans la salle d’attente du dentiste et qui s’appliquait à me parler pour faire disparaître ma peur de la douleur à venir.

Je me souviens, lorsque j’avais treize ans et grandissant dans une famille de garçons, de mon père qui m’expliquait qu’il n’y avait aucun mal à parler aux jeunes filles.

Je me souviens, lorsque j’avais quinze ans, d’un correspondant congolais et de ses lettres flamboyantes.

« Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m’enrichis » est une phrase, que j’ai recopiée, extraite de « Citadelle » de St-Ex, comme on disait familièrement d’Antoine de Saint-Exupéry.

Ce matin, je suis mal à l’aise, je ressens plus qu’un autre jour combien certaines personnes vont dans une autre direction. J’additionne les commentaires sur le repli de soi, sur le droit du sol, sur l’extrémisme, sur l’intolérance et bien sûr sur la violence, l’arrogance, l’égoïsme, le mépris. Je lis les comptes-rendus d’affrontements ici chez nous comme ailleurs et ils ont tous cette même cause : prendre, garder et ne rien donner, échanger.

« Le fait d’être seul, de ne connaître personne dans une ville, transforme en prison ce lieu sans échanges » note Paul Valéry dans le bien nommé « Mélange ».

Que faire ? Comment s’opposer à ces terrorismes politiques, religieux, intellectuels ? La réponse est là dans ce titre de Valéry : mélange. Bien sûr garder son identité (elle est en mutation permanente), son âme – osons le mot ! – mais écouter, s’ouvrir aux autres. La culture est un vecteur essentiel pour cela. Et les projets et réalisations « métissées » sont multiples et extraordinaires.

L’ensemble de ces actions positives pour l’avenir de l’homme fera vaciller sans doute les certitudes aveugles de ceux qui se croient supérieurs et se pensent sans besoin des autres.

Chacun peut avoir son mot à dire dans l’évolution des hommes : un être peut entraîner tous les autres par son exemple. Cela s’est vu !

Aucun pouvoir au monde ne peut résister longtemps à la poussée des êtres humains qui s’y opposent, même et surtout de manière pacifique et artistique.

John Fitzgerald Kennedy l’avait parfaitement compris lorsqu’il écrivit : « Quand le pouvoir pousse l’homme à l’arrogance, la poésie lui rappelle la richesse de l’existence. Quand le pouvoir corrompt, la poésie purifie. »

Il pleut !

Comme je n’ai pas encore la permission de vous en parler, car il ne sort que le 22 août, je peux déjà vous écrire que le nouveau roman « Soif » d’Amélie Nothomb est une merveille ! Je pense même pouvoir vous dire qu’à mon avis c’est le meilleur de toute sa production ! Je suis soufflé, enthousiaste et admiratif !

J’en retire, comme à chaque fois, la connaissance de mots rares. Ainsi le « pétrichor » (qui se prononce kor, car il est d’origine grecque) qui désigne l’odeur de la terre après la pluie…

Et j’ai donc retrouvé pour vous un de mes éditos parus dans la Libre Belgique en juin 2006, sous le titre de « Jardins sous la pluie ».

 

« Soyons de bon compte ! Nous n’aimons ni la canicule ni le gel prolongés. Nous sommes des humains de la région tempérée de la planète Terre. La tiédeur de l’air nous plaît beaucoup.

Qui n’a pas rêvé, après huit jours de vacances dans un pays chaud et aride, d’une prairie recouverte de fils de la Vierge au lever du jour et parsemée de champignons, d’un verger ombragé, d’un étang cerclé de roseaux et de grenouilles ? Ce n’est pas par contradiction – ou alors si peu ! – mais par manque, tout simplement.

Avouons-le : nous ne détestons pas la pluie. Au point d’ailleurs que bien des artistes la magnifient ! Ne parlons que des musiciens. Un musicologue québécois, Léo-Pol Morin détaille dans son livre « Musique » les créations inspirées par l’eau. « Franz Liszt » dit-il « a définitivement introduit l’eau dans la musique. » Il poursuit : « Mais il faut remarquer que nulle autre musique, ni l’allemande, ni la russe, ne s’est aussi goulûment complu à cette source. Debussy, Fauré, d’Indy, Bruneau, Ravel, Séverac, Duparc, Gaubert, Louis Aubert, beaucoup d’autres encore, qu’ils aient été romantiques, réalistes ou impressionnistes, ont demandé à l’eau leurs plus heureuses inspirations. De grandes marines musicales comme La Mer de Debussy, comme le poème de la mer de L’Étranger, de d’Indy, comme Ondine et les Jeux d’Eau de Ravel, demeureront d’inégalables chefs-d’œuvre. »

Pour ce qui est de la pluie, évidemment on en arrive aux Jardins sous la pluie de Claude Debussy. Même s’il ne faut pas chercher dans cette musique la pluie qui tombe lentement et avec monotonie sur un jardin. Il faut plus exactement penser à l’aspect de ce jardin sous la pluie. Remarquons bien que les arbres, les fleurs, les fontaines et les étangs demeurent vivants et colorés, et n’oublions pas que le soleil, à la fin, fait son apparition dans un rayonnant mi majeur. Rien n’est plus lumineux, ni plus intense, que l’effet du soleil sur la nature mouillée. Au milieu de l’œuvre, comme second thème, et légèrement contrefait, on entend l’air de Nous n’irons plus au bois…

Toujours dans le domaine de la musique, n’est-il pas remarquable qu’une des comptines les plus connues soit celle-ci, qui parle de la pluie : « Il pleut, il pleut bergère / Presse tes blancs moutons / Allons sous ma chaumière / Bergère vite allons / J’entends sous le feuillage / L’eau qui tombe à grand bruit / Voici, venir l’orage, / voici l’éclair qui luit. » On sait qu’on doit cette chanson, qui traverse les siècles, à Philippe Fabre, dit Fabre d’Eglantine (1750-1794), celui qui donna aussi de nouveaux noms aux mois de l’année républicaine (qui eut cours de 1792 à 1806, année où Napoléon remet en vigueur le calendrier grégorien). On y trouve aussi le mois de la pluie : pluviôse (à l’époque sans accent circonflexe d’ailleurs)!

Bien sûr, dans la chanson française il est de fort jolis textes consacrés à la pluie : « La pluie fait des claquettes » de Claude Nougaro (La pluie fait des claquettes sur le trottoir à minuit… Avec elle je m’embarque en rivière de diamant), « Il pleut dans ma chambre » de Charles Trenet (Il pleut dans ma chambre, j’écoute la pluie… Le jardin frissonne, toutes les fleurs ont pleuré), « Une larme aux nuages » de Salvatore Adamo (Accroche une larme aux nuages, je la cueillerai au réveil, je la ferai couler sur ton visage et la pluie sera mon soleil). Et puis, comment oublier ce début de la chanson « Nantes » de Barbara : « Il pleut sur Nantes / Donne-moi la main / Le ciel de Nantes / Rend mon cœur chagrin. »

La pluie peut sembler ennuyeuse, parce qu’elle empêche certaines activités, mais si nous en prenions le contre-pied ? Si au lieu d’être affectés par ce contretemps, nous en discernions les aspects positifs : l’entre-temps possible, la lecture, la conversation, la beauté des arbres délavés, le miroir des flaques d’eau, les ronds dans l’eau provoqués par les gouttes de l’ondée, le bruit caractéristique sur le toit, l’écoulement des gouttières, le ruisselet dans le caniveau…

Ne dites pas que je ne veux voir que le bon côté des choses, j’essaie seulement d’aller creuser au fond de nous pour mettre au jour ce qui nous épanouit, nous enrichit, nous grandit plutôt que le laisser-aller, la morosité, le défaitisme, la mauvaise humeur permanente, les récriminations.

Et les poètes sont là pour nous y aider. Paul-Jean Toulet, par exemple, ce poète au style sobre, mort en 1920, qui laisse de superbes « Contrerimes ». Voici ce qu’il écrit dans « Les trois impostures » : « Il y a des pluies de printemps délicieuses où le ciel a l’air de pleurer de joie. »