Un été avec Jean d’Ormesson (4)

Ouvrons, cette fois, le livre C’est une chose étrange à la fin que le monde, roman que Jean d’Ormesson publié en 2010. On y trouve, comme toujours, des réflexions et des phrases magnifiques. Savourons-les cet été !

« J’ai beaucoup dormi. J’ai perdu beaucoup de temps. J’ai commis pas mal d’erreurs. Ce qu’il y avait de moins inutile sous le soleil, c’était de nous aimer les uns les autres. »

« Naître est toujours un bonheur. Il y a dans tout début une surprise et une attente qui seront peut-être déçues mais qui donnent au temps qui passe sa couleur et sa vigueur. »

« Nous sommes des Africains modifiés par le temps. »

« Les hommes découvrent et ils inventent. Quand ils découvrent les lois cachées de la nature, ils font de la science. Quand ils se livrent à leur imagination et qu’ils inventent, ils appellent ça de la beauté. Ils font de l’art. La vérité est contraignante comme la nature. La beauté est libre comme l’imagination. »

Que votre été soit magnifique ! Et lisez beaucoup, sur n’importe quel support !

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Un été avec Jean d’Ormesson (3)

Troisième plongée pour l’été dans C’était bien de Jean d’Ormesson…

Passez un excellent été et bonnes vacances !

« Si j’ai écrit des romans, c’est que je rêvais d’autre chose. Je n’étais pas mécontent de mon sort, mais il ne me suffisait pas. Je profitais de ma liberté pour m’échapper ailleurs. »

« Les hommes, les pauvres hommes, ont beaucoup de peine à quitter le théâtre dont, intermittents du spectacle, ils sont les acteurs pour un nombre limité de représentations. Autant que le travail, l’amour, la curiosité, l’ambition et quelques autres figures imposées, la séparation est un des thèmes de notre humaine condition. »

« Il y a beaucoup de choses que j’admire dans la religion catholique : le péché originel, qui nous manque si j’ose dire, l’Incarnation, coup de génie surhumain et proprement divin qui fait de Dieu un homme et de l’homme un Dieu – et la confession, où la transparence, par un autre coup de génie, se combine au secret et qui sert de la parole pour effacer le passé et la faute. »

« Aveux, roman, remords, psychanalyse, confession, repentir : il n’y a que les mots pour sauver ceux qui souffrent d’eux-mêmes et de leur passé. »

Mon prix à l’ICHEC…

Comme tous les ans, et pour la 15e année, j’ai eu l’honneur de présider le jury et de remettre le prix qui porte mon nom à l’ICHEC. Madame le recteur Brigitte Chanoine a souligné l’importance de la langue française, et peut-être surtout dans les matières ardues du commerce, où les mots anglais sont nombreux.

Dans ma petit allocution, j’ai d’abord évoqué un grand auteur :

« En pensant au temps qui passe et à la langue française, le nom de Jean d’Ormesson m’est venu tout de suite à l’esprit. C’est, par excellence, l’écrivain qui incarna ces deux sujets. Je vous propose trois courts extraits de ses derniers livres qui révèlent en tout cas, un talent fantastique d’homme de lettres et puis, c’est aussi un hommage à ce grand homme disparu en décembre dernier. Par exemple, ceci sur la raison d’écrire :

« Je n’écris, pour ma part, ni un roman ni des Mémoires. J’essaie de comprendre le peu que j’ai fait et comment tout ça s’est emmanché. Je n’écris pas pour passer le temps ni pour donner des leçons. Je n’écris pas pour faire le malin ni pour ouvrir, comme ils disent, des voies nouvelles à la littérature. Pouah ! Je n’écris pas pour faire joli ni pour défendre quoi que ce soit. J’écris pour y voir un peu clair et pour ne pas mourir de honte sous les sables de l’oubli. »

Jean d’Ormesson, et nous sommes dans le sujet, a réfléchi évidemment à la révolution technologique, à l’arrivée et à l’utilisation des outils nouveaux et à la comparaison entre le Net et les livres : Au fond, pourquoi doit-on continuer à lire ?

« L’informatique fournit des réponses. Ce sont surtout des questions qu’on va chercher dans les livres. L’image, sur l’écran, s’impose au spectateur. Le récit, dans le livre, laisse le cours le plus libre à l’imagination du lecteur. A l’opposé de la machine et de la télévision, le livre exige de son lecteur une collaboration active qui relève de l’âme et qui est une promesse de bonheur et de liberté intérieure. »

Enfin, à propos de ce que doit être la bonne langue française, celle qu’on préconise dans le prix :

« Une langue claire, maîtrisée, sans fioritures de routine ou d’idéologie, sans traces de graisse ou de paresse, sans ambiguïté et sans flou, ouverte à l’extérieur parce qu’elle serait solide à l’intérieur, voilà le but qu’il faut se fixer. »

Voici quelques remarques et appréciations du jury, que je remercie : Ingrid Bawin, Solange Simons, Christophe Georis, Laurence Lievens et Martine Meersschaut, qui coordonne avec efficacité toute la réalisation du Prix – je salue en particulier le dévouement et l’efficacité de cette dernière dans l’organisation, au moment où elle s’en va naviguer vers d’autres horizons. Merci, Martine !

Il s’agit donc de couronner l’auteur d’un Mémoire écrit dans la meilleure langue française, malgré le sujet forcément lié à des thèmes peu ou moins littéraires.

Puisqu’il s’agit de langue française, dès le début du texte, nous avons, par exemple, l’étymologie de certains termes, je cite :

L’étymologie du mot « cité » provient du latin civitas, lui-même dérivé de civis qui veut dire « citoyen ». Bien que le mot lui-même soit dérivé du latin, c’est bien en Grèce antique que naissent les premières cités occidentales, dont le concept a été importé d’Orient.

Pas de longueur dans les phrases, d’excellents enchaînements… Et même certains termes ont sollicité l’appel au dictionnaire du jury, comme celle-ci :

A l’issue de cette analyse, nous arrivons à la conclusion que nos deux cas d’étude faillent à être totalement durables.

Le verbe intransitif « faillir » est plutôt rare, mais fort bien utilisé dans ce cas, signifiant manquer, avoir la faiblesse de…

Au-delà de ces détails relevés avec bonheur et pour vous donner une idée de la clarté des propos, de la cohésion entre le fond et la forme, nous avons retenu ces quelques lignes du début du Mémoire.

Tout d’abord, nous tracerons l’histoire des différentes cités ainsi que celle de l’héritage que chacune nous a légué. La cité antique témoigne de la philosophie du modèle. La cité ouvrière se lie à la première révolution industrielle et atteste d’une ébauche autour de la réflexion sociale même si, nous le verrons, celle-ci dissimule d’autres ambitions. La cité jardin exprime l’utopie d’un homme, vitrine d’une époque avant-gardiste. La cité sociale, quant à elle, est le reflet d’une ambition déchue, victime d’une stigmatisation non justifiée.

Comme ont dit aujourd’hui, calqué sur l’anglo-saxon : C’est juste magnifique !

Il n’y a pas de hasard : Il se fait que le mémoire de cette année a comme promoteur, celui-là même qui à l’époque imagina m’associer à ce prix : Monsieur Christian OST.

Pour l’obtention du diplôme de Master en Sciences Commerciales, le mémoire s’intitule « La cité jardin et la cité sociale, précurseurs des quartiers durables en région bruxelloise. Cas d’étude via la mise en place d’un indicateur de durabilité : le Logis-Floréal et la Cité Modèle. »

Et nous avons été heureux d’attribuer ce 15e prix « Jacques Mercier » à un étudiant et pas à une étudiante, ce qui est plutôt l’exception au cours de l’histoire de cette manifestation : Il s’agit de Monsieur Julien MAHY.

Un été avec Jean d’Ormesson (2)

Nous poursuivons – j’espère avec autant de bonheur – à découvrir les extraits du livre C’était bien de Jean d’Ormesson.

Il n’est pas tout à fait exclu que l’inutile soit plus nécessaire que l’utile. Au bonheur, en tout cas.

Il n’est pas impossible que nous écrivions parce que nous ne sommes pas seuls et pour ne pas rester seuls. Pour créer des liens plus durables et plus forts. Pour monter un peu plus haut dans la pensée de quelques autres et dans leur estime. Vous voyez ce qui se cache derrière toutes ces grimaces : un obscur élan qui ressemble à l’amour.

La littérature ne consiste pas à broder autour d’observations, mais à inventer avec des souvenirs.

L’univers est une machine à créer du passé à partir de l’avenir.

Ceux qui prennent le monde pour ce qu’il paraît, la gravité les habite, et l’esprit de sérieux. Regardez-les, écoutez-les : ils sont chiants à mourir. La gaieté, la grande, s’installe un peu plus haut. Le secret et l’énigme rendent la vie très comique.

Un été avec Jean d’Ormesson (1)

L’an dernier, je vous avais proposé de nous promener dans le Journal de Jules Renard. Cet été je suggère que vous me suiviez dans les phrases des écrits magnifiques de Jean d’Ormesson.

Nous commençons avec C’était bien, publié en 2003.

On parle pour demander de l’aide, pour réclamer du pain ou du sel, pour exprimer des sentiments d’affection ou de répulsion, pour donner des ordres, pour réciter des prières. Pourquoi écrit-on ? C’est une vieille question.

J’écrivais des romans pour tromper mon chagrin et le noyer sous les mots.

Peut-être Bach et Mozart composaient-ils des cantates et des airs d’opéra pour exprimer leur joie. Peut-être les peintres peignent-ils parce que le monde est beau. Je crois que les écrivains écrivent parce qu’ils éprouvent du chagrin. Je crois qu’il y a des livres parce qu’il y a du mal dans le monde et dans le cœur des hommes. Personne n’écrirait s’il n’y avait pas d’histoire. Et le moteur de l’histoire, c’est le mal.

Pour changer du chagrin en un peu de bonheur à l’aide de la grammaire.

La vie, comme l’univers, a une structure mathématique. S’il y a une clé du tout, elle n’est faite que de nombres. Les nombres sont le chiffre de Dieu.

La science ne cerne jamais qu’une illusion de réponse. Elle démonte tous les « Comment ? » qui s’emboîtent en abîme. Elle échoue devant le « Pourquoi ? » qui parviendrait seul à mettre fin au manège.

French Academician Jean d’Ormesson arrives to take part on January 17, 2014 in Paris, in the inauguration of a place in honour of French author Maurice Druon, member of the Academie Francaise and winner of the Prix Goncourt literary prize. Maurice Druon was a French resistant during WWII and one of the authors of the French Resistance song « Le Chant des Partisans » (Song of the Partisans). AFP PHOTO/KENZO TRIBOUILLARD

La tempérance…

En avril 2002, j’écrivais ce texte sur la tempérance dans La Libre. Garde-t-il toute son actualité ?

Après le silence, le merveilleux, la découverte de la nature, l’enfance, un autre moment de l’entre-temps peut être défini comme une période de tempérance ; elle est indispensable à vivre avant, après, entre les excès de la vie quotidienne.

La tempérance est l’une des dix-huit grandes vertus (La générosité, la compassion, la gratitude, la tolérance, la simplicité, la douceur, l’humour…) proposées par André Comte-Sponville dans son « Petit traité des grandes vertus». J’adore la définition qu’il en donne et qui résume si bien le propos : « La tempérance est cette modération par quoi nous restons maîtres de nos plaisirs, au lieu d’en être esclaves. » Autrement dit, alors que nous avons tendance à nous laisser envahir par les nuisances de notre existence de tous les jours, – le bruit, la voiture, le téléphone, le travail, etc. – quel bonheur de goûter modérément cette fois, en connaissance de cause, en toute liberté (soit en choix délibéré) un repas, un concert, un moment de tendresse avec l’être aimé. Je dirais même que c’est probablement indispensable à notre équilibre, comme l’est le sommeil pour les heures de veille, la nuit pour le jour. Après tout ce « home sweet home » (sa chambre, son salon, sa cuisine) que l’on retrouve après le brouhaha des encombrements, le tohu-bohu des bureaux, des magasins, des classes pour les plus jeunes, n’est pas une valeur en baisse et aurait même tendance à revenir en force. « Et dans son fauteuil au coin de son feu, décachetant des lettres que lui adressaient chaque jour les grands personnages du pays, Marie avait l’agréable sentiment qu’il ne ferait que ce qu’il voudrait, qu’il était tout à fait maître de ses actes. » lit-on dans « Jean Santeuil » de Marcel Proust.

Au fond, il s’agit encore et toujours du temps qui passe, du temps qui s’enfuit et donc justement de « prendre » son temps. Comment mieux le garder qu’en le dégustant ? On peut y aller par étape : tout d’abord préférer la qualité à la quantité. Le répète-t-on assez ? Je pense aux fameux chiffres d’audience que l’on assène au sujet des émissions de télévision et qui semblent des bulletins de victoire quand les chiffres sont élevés. Eh bien non ! La quantité ne fera jamais la qualité. Ce n’est pas parce que des centaines de milliers de personnes ont regardé, lu, suivi, écouté quelque chose que celui-ci en devient meilleur ?

Mais notre rôle, si nous sommes des créateurs, c’est de tenter de tirer le public vers le haut et non pas seulement l’écouter et le suivre dans ses instincts les plus bas. On voit ce que cela peut donner par les temps « médiatiques » qui courent ! Les chiffres sont donnés pour évaluer la hauteur éventuelle du coût de la publicité pour les grands lessiviers, pas pour donner une bonne ou une mauvaise note aux producteurs d’une émission, en tout cas pas dans le service public, j’ose espérer ! Ailleurs, il n’est question que d’une façon de gagner de l’argent, si j’en crois les déclarations du producteur hollandais de séries d’émissions qui relèvent de la prétendue télé « réalité » (Ah bon ?) : « Je ne produis des émissions que pour attirer les annonceurs avant et après ! ». Autant le savoir.

Pour en revenir à notre entre-temps, Montaigne écrivait cette belle phrase : « La tempérance est l’assaisonnement de la volupté, qui permet de savourer le plaisir en sa plus gracieuse douceur. » Et le stade suivant, si vous voulez viser encore plus haut dans votre façon de vivre mieux, c’est se dire que la qualité du bonheur importe plus que ce qui l’occasionne. C’est comme être un gourmet, mais au second degré. Si bien que Comte-Sponville peut en conclure que la tempérance intensifie son plaisir, quand le plaisir est là, et en tient lieu, quand il n’y est pas.

Au fond, le tout est de temps en temps pouvoir contrôler ses appétits, ses pulsions et sa boulimie de vie. Le mot anglais « self-control » peut d’une certaine façon désigner cette bonne habitude à prendre parfois. On le traduit utilement en français par sang-froid – le sang-froid permet de ne pas céder à l’émotion et de garder sa présence d’esprit – et par maîtrise de soi.

Et tout en vous écrivant cela, je me souviens tout-à-coup (Il n’existe pas de hasard ni de coïncidence) du thème de la première élocution qu’il me fallut préparer à l’époque où j’étais un élève du Collège de Tournai : « La maîtrise de soi ». Mon texte commençait par : « La maîtrise de soi est un élément essentiel de la vie… » Le professeur de français m’avait imposé ce sujet car je m’étais laissé aller à trop de fous rires… On n’a pas le sens de la mesure quand on est jeune. Ce sens c’est ce qu’apporte la tempérance. Le philosophe Alain en disait : « La tempérance est la vertu qui surmonte tous les genres d’ivresse. » Le fou rire est une ivresse, ça oui !

Une belle initiative culturelle !

Voici un excellent projet culturel qui concerne ma région, mais pas seulement. C’est le moment de le soutenir ! Je vous retranscris ci-dessous la lettre envoyée par Pascale et François. Je suis sûr que vous les aiderez ! Merci !

Hello bonjour,

il y a quelques temps, on a mis une idée sur la table et pour lancer ce projet, on a besoin de l’aide de tous ceux qui le veulent (peuvent).

Il s’agit d’un magazine culturel qui sera distribué gratuitement à 10.000 ex. dans toute la Wallonie picarde.

On a trituré le sujet dans tous les sens et cela pourra encore évoluer…

Et nous pensons réellement que cela peut apporter quelque chose de neuf dans notre paysage culturel… 

Alors, on a besoin de financer ce (gros) projet pour lui donner une existence ! 

Du coup on a fait appel à KissKissBankBank… 

Pour tout savoir sur « Snif, renifleur de bonnes idées » :

https://www.kisskissbankbank.com/fr/projects/snif-magazine-renifleur-de-bonnes-idees

 Déjà merci à tous ceux qui participeront.

Et puis on peut aussi faire passer le message !

Pascale et François

https://www.facebook.com/snif.magazine/

https://snif.be

Pascale Loiseau et François VanDorpe

(Studio Plume)

studioplume.info@gmail.com

Bientôt les vacances !

En mars 2002, j’écrivais ce texte sur la proximité des vacances :

Les vacances sont des jours d’entre-temps par excellence. Dans bien des domaines, je pense que le retour à l’enfance, même inconscient, est une des composantes du bonheur. Ainsi, en étudiant l’histoire, mais aussi la place du chocolat dans notre vie et ses implications psychologiques, j’y ai trouvé la preuve que son rôle antidépresseur venait bien de souvenirs d’enfance, lorsque cette nourriture des dieux était liée au plaisir, celui de la récréation, celui des fêtes de famille, celui des desserts, etc. « C’était le temps où l’on recevait dix sous de sa famille, par semaine, afin d’acheter chez le concierge du bahut, des suçons ou du chocolat. » écrit avec nostalgie Joris-Karl Huysmans en 1881 dans « En ménage».

Pour les vacances il en va sans doute de même. Quelques séquences, quelques images, quelque voix disparue et le miracle s’accomplit : nous effaçons d’un seul coup des années, des décennies, pour revivre un court instant de bonheur. C’est la barrière poussée d’un verger d’Ardenne et la traversée des hautes herbes jusqu’au prunier, les branches alourdies de ses diamants violets. C’est l’émerveillement et l’excitation lorsque nous tâchions d’apercevoir derrière la vitre de la voiture ou celle du compartiment du train la première dune de sable en se rendant à la mer. C’est le frisson lors du rassemblement matinal du camp scout, le drapeau claquant au vent, avec en soi une telle envie de se surpasser, de devenir quelqu’un de bien. C’est la magie du premier hôtel où il ne fallait pas faire son lit ni débarrasser la table. C’est tour à tour l’odeur de la locomotive à vapeur et celle plus confortable de l’essence de la voiture. C’est même celle du tram coloré et bringuebalant entre la gare du Midi (qui nous amenait de province) et celle du Nord (qui nous emmenait en vacances) avant la jonction. Peut-être est cela le paradis perdu ? Ces moments de grâce qui traînent dans notre mémoire. Ils ne se veulent pas nécessairement nostalgie et regret mais bien assistance, car ces moments enduisent alors nos blessures actuelles d’un baume qui nous les font supporter.

Pourquoi avons-nous besoin de vacances ? La réponse semble évidente : pour se reposer, pour souffler, pour reprendre des forces, pour se distraire. Certains y voient bien plus : « Dans la vie civilisée actuelle, de vastes institutions concernent la pensée magique, mais sont cachées par des concepts utilitaires qui les justifient indirectement; ce sont en particulier les congés, les fêtes, les vacances, qui compensent par leur charge magique la perte de pouvoir magique que la vie urbaine civilisée impose. Les dates fériées sont relatives aux moments privilégiés du temps; parfois, il peut exister une rencontre entre les moments singuliers et les points singuliers. » C’est une notation de Gilbert Simondon dans «Du mode d’existence des objets techniques ». Soit !

Et les vacances peuvent aussi être des retrouvailles ; celles des personnes, comme les parents, la famille que nous côtoyons dans des rôles différents le reste de l’année et qui se dévoilent, qui se rapprochent. Comment oublier mon père me racontant sa vision de la création de l’univers le long d’un ruisseau du côté d’Awenne et de Mirwart entre Grupont et Saint-Hubert ! Je revois avec une précision incroyable la terre bleue et les pierres plates et usées sous l’eau claire et je sens encore sous mes sandalettes l’élasticité du sol recouvert d’aiguilles de pins !

Mais les retrouvailles peuvent aussi se faire avec la nature et avec le temps, qui s’écoule forcément à un rythme différent. La première bande dessinée lue devant un feu de bûches, les bottes enfilées pour braver la pluie, tous ces faits se déroulent à une autre cadence, un temps qui est entre-temps, qui n’est régi par aucune obligation extérieure. Et pourtant cette période heureuse a une fin. Souvent elle vient à point, miraculeusement : avec l’envie de retrouver sa chambre, ses livres, ses copains, ses habitudes ; avec même celle de retrouver l’école et le parfum de la craie, du cartable, du bois aussi, sur lequel des professeurs bénévoles ont appliqué une nouvelle couche de vernis. Cette odeur de neuf qui nous donne tous les courages, comme après une confession. Pour nous souvenir du paradis perdu, certains emportent alors un morceau de branche, des photos, un dessin maladroit, une pierre ciselée par le temps, d’autres font un geste qui marquera leur mémoire. Ce sera une caresse à un chien qui reste à l’hôtel auprès de ses maîtres ou un dernier tour du village, une larme au bord des cils…

Dans son bloc-notes, François Mauriac a cette confidence : « Je serais encore capable de ce geste puéril du dernier jour des vacances, qui me faisait appuyer les lèvres sur certains arbres préférés. »

 

Le recherche du bonheur

Toujours dans mon futur recueil d’éditos « Entre-temps », voici un texte publié en février 2002 !

La recherche du bonheur

La première erreur à éviter, c’est celle de confondre le bonheur et le plaisir. Le bonheur n’est aucunement lié au plaisir, comme il ne l’est pas non plus à la souffrance. Et même le manque de bonheur est une maladie chronique qui se traduit par une recherche, permanente et usante, du plaisir. C’est ainsi que la recherche du plaisir mène au malheur, tandis que la recherche du bonheur augmente le plaisir.

L’amour, la considération des autres, la gloire n’ont rien à voir avec la possibilité de bonheur. C’est en quoi tous les hommes naissent égaux devant le bonheur. Ni le statut social, ni la disgrâce physique n’influencent la possibilité d’être heureux. La richesse, la possession, l’argent ne sont pas non plus des signes de bonheur. Albert Camus dans « Le Mythe de Sisyphe » note : «On veut gagner de l’argent pour vivre heureux et tout l’effort et le meilleur d’une vie se concentrent pour le gain de cet argent. Le bonheur est oublié, le moyen pris pour la fin.»

La définition du bonheur peut même être scientifique, c’est ce que veut démontrer Christian Boiron dans « La source du bonheur est dans notre cerveau » (Albin Michel.98) « Le bonheur est un état physio-psychologique, un état qui traduit l’harmonie entre les deux parties du cerveau dotées d’un pouvoir de décision : le limbique et le néocortex, soit le cerveau des automatismes et celui de la réflexion personnelle.» L’auteur explique au fil des pages l’accord souhaitable entre nos acquis, les plus anciens, les génétiques par exemple, les plus récents, ceux de l’éducation entre autres, et notre manière de penser. Nous devons concilier en nous la conservation de l’espèce et de l’individu et la source du progrès et donc de l’évolution. “ L’évolution de l’humanité est un immense escalier, dont l’aboutissement nous est inconnu, et où chaque marche correspond à un progrès du patrimoine culturel ou génétique qui se traduit dans les capacités respectives des trois cerveaux. Et chaque nouvelle marche de l’escalier suppose que toutes les autres soient encore solides ; si on supprimait les marches qu’on a gravies, c’est tout l’escalier que l’on détruirait.”

Les humains ont cette extraordinaire supériorité de pouvoir préférer la réflexion au réflexe. Et cela rejoint, ce qui n’étonnera personne, les plus anciennes maximes de vie, telle « Gnôthi seauton » (« Connais-toi toi-même »), inscrite au fronton du temple d’Apollon à Delphes et que Socrate avait choisie comme devise. L’auteur conclut que la recherche du bonheur est un devoir éthique et est en opposition avec les croyances généralement répandues : chance, santé, amour, travail, âge, etc. Un homme heureux est épanoui, en accord avec soi-même : ce qu’il dit, pense, fait, souhaite, espère… Il devient une source de rayonnement pour le groupe social où il évolue. Dès lors, il y renforce la cohésion et l’harmonie. Contrairement au plaisir, le bonheur de l’individu nourrit donc le groupe.

Quand on est heureux, on ressent le besoin ou l’envie de marcher, de respirer, de bien manger, alors que le malheur anesthésie la sensation de ces besoins essentiels. Avec le bonheur on s’ouvre aux autres, on devient disponible, on accepte son corps. Alors tout devient santé, même ses petits ou ses gros bobos que l’on traite avec amour et respect, et non avec dépit et colère. 

Sommes-nous nombreux à courir après le bonheur ? “ Sans que nous en ayons toujours conscience, la recherche du bonheur est au centre de toutes nos activités, de toutes nos préoccupations. La politique, l’économie, la médecine, l’école, la séduction, la guerre, le sport, la science, la famille, la religion, la philosophie ont comme point commun de viser le même but : le bonheur individuel et/ou collectif. ” continue Boiron. Évidemment la différence se situe dans la volonté d’aboutir et dans les moyens mis en œuvre pour y arriver. C’est d’ailleurs la principale contradiction de la recherche générale du bonheur. L’humanité déploie de gigantesques moyens pour trouver le bonheur, mais fait bien peu d’efforts pour préciser cet objectif.

Dans « Éloges », le philosophe Jean d’Alembert écrit cette phrase, qui me revient toujours en tête, lorsqu’il me faut évaluer l’intérêt d’une action publique ou médiatique : «Pour jouir de ce bonheur qu’on cherche tant et qu’on trouve si peu, la sagesse vaut mieux que le génie, l’estime que l’admiration, et les douceurs du sentiment que le bruit de la renommée. »

Je vous souhaite d’avoir déjà ressenti comme moi (sinon dépêchez-vous de partir à la recherche du bonheur) – et ce sera ma provisoire conclusion – ce que décrit Henri Michaux dans « La nuit remue » : « Parfois, tout d’un coup, sans cause visible, s’étend sur moi un grand frisson de bonheur. »

Un sentier dans les bois

Pourquoi ne pas poursuivre cette re-lecture de mes éditos « Entretemps », avant qu’ils ne fassent partie d’un livre ? Voici un texte écrit en novembre 2001 !

Quand c’est possible, arpenter les chemins dans les bois demeure le meilleur des traitements pour combattre l’angoisse du monde contemporain. Avec quelques règles de base, – vous avez remarqué comme c’est simple : on garde des racines, qui sont les normes, et on évolue en ne les quittant pas de vue ; on y ajoute l’évolution de l’homme. C’est ainsi pour le travail, la vie en société, l’usage de la langue française même ! – des règles comme celle de ne pas regarder sa montre et celle de ne pas s’encombrer d’un téléphone : vous en revenez différents. Tout est concevable quand vous laissez la nature agir, c’est finalement en son sein que l’homme se sent le mieux. Au fil de ces promenades quotidiennes, je redécouvre parfois dans ma mémoire des poèmes. Rien n’est le fruit du hasard : « Les arbres des forêts sont des femmes très belles / Dont l’invisible corps sous l’écorce est vivant. » écrit Pierre Louÿs dans « Les hamadryades ». Ce matin-là en rentrant, j’ai feuilleté « Sagesse des arbres » (Calmann-Lévy) et j’ai découvert la comparaison que faisait Paul Claudel entre l’homme et l’arbre : « L’arbre seul, dans la nature, pour une raison typifique, est vertical, avec l’homme. Mais un homme se tient debout dans son propre équilibre… L’arbre s’exhausse par un effort. » Non, je ne connaissais pas le sens de l’adjectif « typifique » et cela m’a entraîné dans des recherches. Le verbe typifier est rare et signifie qu’on associe facilement à un type. En ce début novembre, alors que les grondements des bombardements lointains mais tellement visibles par l’intermédiaire des médias, cette parenthèse (cet « entre-temps ») m’apporte à chaque fois des réflexions diverses. Je repensais hier matin au film « Bienvenue, Mr. Chance» avec Peter Sellers, où ce jardinier énonce des évidences qui sont prises comme des conseils de vie et de politique par le président des États-Unis. Et si c’était ce qu’il fallait faire ? Pas dans un film, mais dans la réalité. Je découvre les bosquets, les futaies, les clairières différents de saison en saison. Au printemps, je me souviens de l’envahissement des branches feuillues et denses ; à l’automne, hier, ces mêmes lieux me semblent presque rangés, déblayés, puisque le surplus de la flore jonche à présent le sol. Et j’y ai vu une comparaison avec notre vie et les âges : adolescent avec ses possibles, sa fougue et adulte avec son calme, son expérience. Ne devrions-nous pas tous nous ménager des « entre-temps » ? Cela permet d’affronter la jungle de la vie. Et le mot jungle est intéressant et colle au propos. « Une société sans injustice, sans corruption, sans privilèges, et où la règle ne sera plus celle de la jungle : l’entre-mangement universel » écrivait Roger Martin du Gard dans « Les Thibault ». Car après ce moment de décontraction, il est plus aisé ensuite d’être tolérant, d’écouter, de comprendre. Que ce soit au bureau, dans les embarras de la circulation, en famille. Je ne fais pas de morale simpliste, je constate tout simplement. C’est une recette que je vous livre. Je la préfère à celle d’être « pendu », comme dit l’expression (pendu aux basques, pendu au téléphone, pendu au nez), aux nouvelles, aux rebondissements de l’information, tout cela qui nous encombre, qui nous angoisse, qui nous perturbe et contre quoi nous ne pouvons pas faire grand-chose en général. Une exception (rare par définition), mais de taille : la bonne nouvelle. Celle qui réjouit le cœur, celle qui nous fait vibrer avec les autres, celle que nous commentons avec un sourire ému : la naissance d’une jolie petite fille, par exemple. La naissance d’un être est certainement l’événement le plus extraordinaire à vivre au cours de notre aventure terrestre. C’est le prolongement de ce que nous sommes. Mais c’est aussi et surtout cette incroyable et soudaine fusion du corps et de l’âme. En parle-t-on encore assez de cet aspect des choses ?