Un été avec Jules Renard (8)

Nous poursuivons ensemble la relecture cet été du Journal de Jules Renard avec des extraits que j’avais aimés. Merci pour vos commentaires. Oui, c’est un monument ! Nous sommes en 1898, mais ce pourrait être aujourd’hui. Bon été !

1898

2 janvier :
Pour nous punir de notre paresse, il y a, outre nos insuccès, les succès des autres.

1er mars :
Mallarmé, intraduisible, même en français.

1 avril :
Enfin seul, sans s.

8 avril :
Mes façons de penser, je les emprunte volontiers : je ne tiens qu’à mes façons de sentir.

29 avril :
Ne dites pas à une femme qu’elle est jolie. Dites-lui seulement qu’elle ne ressemble pas aux autres, et toutes ses carrières vous seront ouvertes.

9 mai :
L’inspiration, ce n’est peut-être que la joie d’écrire : elle ne la précède pas.

21 mai :
Bêtise humaine. « Humaine » est de trop : il n’y a que les hommes qui soient bêtes.

1 août :
Tant qu’un homme ne s’est pas expliqué le secret de l’univers, il n’a pas le droit d’être satisfait.*

Le même jour :
La rêverie est le clair de lune de la pensée.

Et encore :
On aime d’abord la nature, Ce n’est que bien plus tard qu’on arrive à l’homme.

19 novembre :
Dieu ne croit pas à notre Dieu.

25 novembre :
Écrivez vingt livres. Un critique vous jugera en vingt lignes, et vous ne serez pas le plus fort.

*

M33

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Je n’ai jamais lu un livre aussi passionnant !

Avant même que j’en termine la lecture (512 pages), je peux déjà affirmer que c’est le livre le plus passionnant que je n’ai jamais lu « de ma vie » ! Sapiens de Yuval Noah Harari. (Albin Michel pour cette version française)…

C’est Stefan Liberski qui, le lisant en vacances, m’en a conseillé la lecture. J’ai croisé d’autres amis occupés de le lire, comme Thomas Gunzig. Depuis quelques jours, je le le dévore moi-même, je note les phrases et j’essaie de mieux comprendre notre histoire, car le sous-titre est « Une brève histoire de l’humanité ». Ce sont des réponses aux questions, que je me pose depuis toujours en lisant des essais, des philosophes, des astrophysiciens, etc.

Harari cite Jared Diamond, auteur de De l’inégalité parmi les sociétés, comme l’une de ses principales sources d’inspiration pour l’écriture de son livre. Diamond avait en effet montré qu’il était possible de « poser de vraies grandes questions et d’y répondre scientifiquement 

Voici ce qu’en dit le résumé de Wikipédia :

Le livre propose une vue d’ensemble de l’histoire de l’humanité et de son évolution depuis les premiers hommes de l’Âge de pierre jusqu’au xxie siècle.Le principal argument avancé par l’auteur au cours de cette vaste étude est que l’Homo sapiens doit son statut d’espèce dominante au fait qu’il est le seul animal capable de coopérer efficacement avec un grand nombre de ses semblables. Harari explique cette capacité qui distingue l’Homo sapiens des autres animaux par sa faculté de croire en des choses qui n’existent que dans son imagination, telles que les dieux, les nations, l’argent et les droits de l’homme. L’une des thèses défendues par l’auteur est donc que tous les systèmes de coopération humaine à grande échelle — les religions, les structures politiques, les réseaux de travail et les institutions légales — sont en définitive des fictions.

Parmi les autres sujets au cœur de Sapiens, figurent la monnaie, présentée comme un système de confiance mutuelle ; le capitalisme, présenté comme une religion plutôt que comme une théorie économique ; l’empire, décrit comme le régime politique qui a rencontré le plus de succès au cours des deux mille dernières années ; le traitement réservé aux animaux domestiques, décrit comme l’un des plus grands crimes de l’histoire ; le progrès, qui n’a pas forcément rendu les hommes plus heureux que par le passé ; les humains, en passe d’évoluer pour devenir des dieux.

Harari revient sur son projet d’écriture et les idées développées dans Sapiens dans un site qu’il consacre à son livre.

Pour ma part, pour vous laisser votre propre lecture, je ne vous donne ci-dessous que quelques courtes réflexions prises ça et là :

« Contrairement au mensonge, une réalité imaginaire est une chose à laquelle tout le monde croit ; tant que cette croyance commune persiste, la réalité imaginaire exerce une force dans le monde. »

« Pris un par un, voire dix par dix, nous sommes fâcheusement semblables aux chimpanzés. Des différences significatives ne commencent à apparaître que lorsque nous franchissons le seuil de 150 individus. »

« Si nos esprits sont ceux des chasseurs-cueilleurs, notre cuisine est celle des anciens fermiers. »

« L’évolution repose sur la différence, non pas sur l’égalité. »

« Malheureusement, les sociétés humaines complexes paraissent nécessiter des hiérarchies imaginaires et une discrimination injuste. »

« Comment se fait-il que, dans la seule espèce dont la réussite dépende avant tout de la coopération, les individus qu’on suppose les moins coopératifs (les hommes) dominent ceux qui passent pour les plus portés à coopérer (les femmes) ? »

Etc. Je vous le redis : un livre très important et qui pourrait changer nos vies !

sapiens

Un été avec Jules Renard (7)

Le Journal de Jules Renard est d’une lecture jouissive. On partage ensemble quelques-unes de ses notes. Parcourons l’année 1897. Bon amusement !

1897

22 janvier :

Une femme intelligente doit nous laisser nos rêves
8 avril :

La prudence n’est qu’une qualité : il ne faut pas en faire une vertu.
23 mai :

Comme il fait bon ! Je rafraîchis à l’air toutes les idées que j’ai puisées ce matin dans mes livres où l’on étouffe.
9 juin :

Ce n’est point parce qu’il y a une rose sur le rosier que l’oiseau s’y pose : c’est parce qu’il y a des pucerons.*
13 juin :

Rien ne vieillit comme la mort d’un père
30 juillet :

Baie. Sa poupée est morte hier, mais aujourd’hui elle va mieux.
29 septembre:

Des hommes ont l’air de ne s’être mariés que pour empêcher leurs femmes de se marier avec d’autres.
30 septembre :

La vieillesse, c’est quand on commence à dire : « Jamais je ne me suis senti aussi jeune. »
3 décembre :

Mettre les points sur tous les i de l’infini.

*

rosier journal 7

Un souvenir sensuel

Alors que sortiront deux livres à la rentrée : « Les nouvelles expressions de Monsieur Dictionnaire » chez Racine et « Des matins lumineux » dans une nouvelle petite collection chez Eric Lamiroy « Opuscule » (Tous les vendredis un petit roman de 50 pages à 4 euros!), je continue à écrire mes Mémoires. En voici quelques lignes, qui se situent durant mon enfance.

Un de mes souvenirs les plus sensuels se déroule au-dessus de l’évier de la cuisine. Mes frères plus âgés avaient organisé une « surprise-partie » et j’avais eu la permission de gérer les disques – déjà ! – jusqu’à une certaine heure de la soirée. Les parents s’étaient retranchés à l’étage. J’imagine qu’ensuite ils voulaient rester entre plus grands ; je n’avais que 11 ou 12 ans.

Je m’acquittais donc de ce travail de disc-jockey avant la lettre avec application. Sur le tourne-disques, j’empilais par série de trois les 45 tours de rocks, puis de slows, etc. Petite Fleur de Bechet, Rock around the Clock de Bill Haley, I’m walkin’ de Fats Domino, Sixteen tons de Frankie Laine et l’indispensable When the Saints Go Marching In, sans doute dans l’interprétation des Jordanaires ou de Louis Armstrong. Les danseurs venaient me réclamer certains titres ou insister pour que je remette des slows. On dansait encore avec fierté le charleston, Yes sir, that’s my baby par Claude Luter permettait la figure amusante des mains sur les genoux rapprochés. Ce fut un moment rare, où tous les styles de musique cohabitèrent sans discrimination, en bonne intelligence. On avait ses préférences mais on ne jugeait pas celles des autres.

Parmi les amies de mes frères, l’une me parut magnifique. Je la regardais évoluer sur la piste avec élégance et j’aimais les sourires amicaux qu’elle me lançait parfois. J’étais bien innocent et mes fantasmes étaient sages. Alors que j’allais bientôt devoir monter dans ma chambre, elle vint près de moi et me fit un peu de conversation. Je me mis à rougir sous le coup de l’émotion. Je piquai un fard. Elle ne se moqua pas de moi, elle ne s’éloigna pas non plus devant ce jeune garçon timide, qu’elle savait troubler sans aucun doute. Elle m’emmena dans la cuisine, retroussa mes manches, ouvrit le robinet et tint mes poignets sous l’eau froide en me disant que cela me ferait du bien. Ses doigts sur ma peau, son visage proche et sa voix tendre m’emplirent d’une sensation inédite, comme le passage vers un état nouveau. Ce geste demeure au plus chaud de ma mémoire.

robinet

Un été avec Jules Renard (6)

Toujours ce bel été en compagnie du Journal de Jules Renard.
Même en les connaissant, en les lisant et en les relisant, on trouve toujours une idée nouvelle, une confirmation, une cause de sourire ou de réflexion.
Bonne lecture avec ces notes picorées dans l’année 1896 !

1896

18 janvier :
Le sourire arc-en-ciel des larmes.*

Même jour :
Prendre des notes, c’est faire des gammes de littérature.

10 février.
Le « je ne sais quoi » d’une femme, il n’y a que ça qui compte.

Avril :
Il ne faut pas rire tant qu’on n’est qu’à l’extérieur des choses, mais il faut d’abord y entrer

Renan a dit : « Les rieurs ne régneront jamais. » Il est vrai qu’ils se moquent de régner.

Juin :
Égoïste ? Oui, ma vie m’intéresse, plus que celles de Jules César, et elle touche à tant d’autres vies, comme un pré au milieu des prés !

17 octobre :
Le plus grand homme n’est qu’un enfant que la vie a trompé.

21 octobre :
Quelquefois il me semble que du doigt je touche la vie.

10 novembre :
Nos ancêtres aimaient la campagne : ils s’y promenaient et ne la regardaient pas.

18 novembre :
C’est douloureux, d’écrire un livre : c’est s’en délivrer.

13 décembre :
Nous n’avions pas les mêmes pensées, mais nous avions des pensées de même couleur.

17 décembre :
Un matin si gris que les oiseaux se recouchaient.

28 décembre :
Les gens qui se disent blasés n’ont jamais rien éprouvé : la sensibilité ne s’use pas.

30 décembre :
Une feuille qui tombe découvre l’horizon.

*

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Un été avec Jules Renard (5)

Merci pour votre enthousiasme à partager avec moi (et à relire) ces réflexions du Journal de Jules Renard. Qu’écrivit-il, entre autres, en 1895 ? Voici quelques notes superbes, à méditer ! Bon été ! 

 

1895

 

18 janvier :

Un bon mot vaut mieux qu’un mauvais livre.

 

1 février :

J’aime à sortir par ces temps froids où il n’y a de monde, dans les rues, que le strict nécessaire.*

 

10 avril :

On gagne à être connu. On perd à être trop connu

 

18 avril :

Écrire, c’est une façon de parler sans être interrompu.

 

28 août :

Je suis souvent mécontent de ce que j’ai écrit. Je ne le suis jamais de ce que j’écris

 

2 décembre:

Qu’importe le bonheur quand on n’a point la joie !

 

6 décembre :

J’ai connu le bonheur, mais ce n’est pas ce qui m’a rendu le plus heureux.

*

 

Beaucoup à faire…

Le temps, ses saisons, ses cycles ne sont plus les mêmes, une fois qu’on avance en âge. Ainsi les projets se mêlent plus facilement aux activités de la vie quotidienne, même en été, même en voyage.

Bien sûr, j’enrichis quelques textes de conférences pour la rentrée (entre autres une conférence en octobre au Centre culturel de Hannut, chez Alain Bronckart), on prévoit une nouvelle série de « Monsieur Dictionnaire », je me ferai un point d’honneur d’être le 1er septembre à l’inauguration de MédiaSambre à Charleroi, bien entendu aussi je participe aux journées généreuses de Testament.be (Louvain-la-Neuve, Namur, Charleroi, Bruxelles)* etc.

C’est dans le domaine de l’écriture que la chose est plus patente. Des projets en cours devraient s’épanouir à la rentrée : un hors-série sur notre chocolat, un nouveau livre sur les « Expressions » chez Racine (il est prêt, corrigé, illustré – par Gaston de la Poyade, mis en page!), la sortie du premier tome de la BD « Xoxoatl » avec Bosse chez Sandawé, etc.

En septembre aussi, un court roman que je viens de terminer pour une nouvelle collection (dont je serais le numéro 4) « Opuscules » chez Eric Lamiroy. 50 pages du format carte postale (avec moins de 50g, il peut être envoyé normalement). Mon histoire à suspense, « Des matins lumineux », se passe au petit matin dans une station de radio !

En attendant, voici pour vous faire sourire quelques expressions argotiques qui ont des allures sexuelles si vous avez l’esprit mal tourné, mais qui ont un autre sens. La solution se trouve en dessous !

Bonnes vacances !

1.Rhabiller la gamine

2.Se bougnotter les osselets

3.Taquiner la voisine

4.Peloter sa bûche

1:(servir une nouvelle tournée)

2:(se salir les mains)

3:(Faire une fausse note, pour un musicien)

4:(Travailler avec soin)

*

testament

Un été avec Jules Renard (4)

Nous sommes toujours dans la redécouverte du Journal de Jules Renard. Voici quelques notes, que j’ai cueillies pour vous dans l’année 1894.

Bon été et bonne lecture !

1894

28 mars :

Penser, c’est chercher des clairières dans une forêt.
15 mai :

Les feuilles toutes fleuries de pluie.*
30 juin :

Il faudrait pouvoir recommencer ses études avec son intelligence de trente ans.
15 novembre :

Pour arriver, il faut faire ou des saletés, ou des chefs-d’œuvre. Êtes-vous plus capable des unes que des autres ?
31 décembre :

Si, au lieu de gagner beaucoup d’argent pour vivre, nous tâchions de vivre avec peu d’argent ?

*fleur pluie journal 4

L’été en poésie

En général, les poètes romantiques ont décrit l’automne, le printemps et l’hiver ; quelques-uns ont été inspirés par l’été.

Charles Cros (1842-1888) est de ceux-ci. Dans son recueil « Le coffret de santal » (qui est aussi un de mes parfums préférés, cela tombe bien !) il propose ces quelques vers, sous le titre « Les quatre saisons – L’été ».

J’en partage la lecture avec vous, que vous soyez au soleil ou sous un ciel nuageux, quelques secondes d’illumination ne sont jamais à dédaigner.

 

En été les lis et les roses
Jalousaient ses tons et ses poses,

La nuit, par l’odeur des tilleuls
Nous nous en sommes allés seuls.

L’odeur de son corps, sur la mousse,
Est plus enivrante et plus douce.

En revenant le long des blés,
Nous étions tous deux bien troublés.

Comme les blés que le vent frôle,
Elle ployait sur mon épaule.

été

Un été avec Jules Renard (3)

Voici la suite des extraits du Journal de Jules Renard. Nous passons à 1891.

Pour agrémenter votre été. Bonne lecture ! Chacune des notations de l’auteur peut nous emmener loin dans notre introspection et c’est magique !

1891

6 avril :

Il faut dompter la vie par la douceur.

 

3 août :

J’ai au cœur comme le reflet d’un beau rêve dont je ne me souviens plus.

 

1893

7 janvier :

Lire toujours plus haut que ce qu’on écrit.

 

29 janvier :

La conversation est un jeu de sécateur, où chacun taille la voix du voisin aussitôt qu’elle pousse.

 

5 septembre :

Le style, c’est le mot qu’il faut. Le reste importe peu.

 

13 novembre :

Le langage des fleurs qui parlent patois.*

 

17 novembre :

Mal nourris, tous mes projets sont morts de faim.

 

18 décembre :

Pour être heureux comme un roi, il suffit de mener une vie simple comme bonjour.

 

Le même 18 décembre :

Je me moque de savoir beaucoup de choses : je veux savoir des choses que j’aime.

 

fleurs journal 3