Même si plus loin le texte se complique un peu, les premiers vers de la chanson de Claude Nougaro sont superbes : « Il faut tourner la page, changer de paysage… ».

De temps en temps, tourner une page est bénéfique, malgré le choc, la rupture que cela peut procurer. Ainsi, lorsque j’ai quitté la maison précédente après y avoir vécu durant treize ans. Ce n’est pas rien. Tout d’abord, s’impose l’idée de quitter un lieu familier, avec ses habitudes. C’est un peu comme quitter sa maison natale, celle où l’on a grandi. C’est éprouvant mais nécessaire. Certains ne peuvent le faire en douceur, ils décident alors de « déchirer la page », question de caractère sans doute !

En psychologie, lorsque survient une rupture, on analyse plusieurs solutions : la fuite en avant, le refuge dans le passé, la tristesse ou la colère. Dans « Terre promise », André Maurois s’explique sur un de ces comportements négatifs : « Ce qu’il faut, c’est avoir le courage de renoncer, d’accepter l’échec, de tourner la page et de recommencer. »

Mais dans le cas d’un avenir meilleur ? Même alors, nous remuons les souvenirs, nous passons en revue les moments liés au lieu que nous quittons et puis surtout nous devons trier, jeter, classer ce que nous emportons.

Un seul exemple : mon bureau était rempli de milliers de livres et j’ai pourtant toujours mis un point d’honneur à ne garder que ceux que j’avais lus. Cependant cette fois-là, j’avais décidé de les placer dans trois sortes de caisses : celles des livres dont je me séparais (et que j’allais donner à mes enfants entre autres), celles des livres que je placerai dans le purgatoire de rayonnages d’une grande cave et celles contenant ceux que je garderai près de moi, dans mon nouveau lieu de travail et de réflexion. (C’était avant les tablettes, les eBooks et mon roman « L’orage » qui raconte cela…) Il faut donc tenter de discerner la future utilité de ces derniers.

Bien entendu les livres qui traitaient de la langue française me resteraient à portée de la main et près du cœur, mais aussi les essais, qui m’aidèrent à voir clair dans mes attitudes ainsi que les romans, dont j’aimais relire quelques lignes.

Au hasard, j’en ouvre deux pour vous : « Je ne crois guère aux beautés qui peu à peu se révèlent, pour peu qu’on les invente ; seules m’emportent les apparitions. » C’est de Pierre Michon dans « La grande Beune », que nous avait conseillé Caroline Lamarche.

Ou celle-ci, une des citations les plus sublimes que je connaisse ; elle est de Lawrence Durell dans « Justine » : « « Il n’y a que trois choses que l’on puisse faire avec une femme, dit un jour Cléa. On peut l’aimer, souffrir pour elle ou en faire de la littérature ».

Par ailleurs dans les essais, qu’avec l’âge je prends de plus en plus de plaisir à déchiffrer, je trouve aussi des notations qui me transportent. Tenez celle-ci : « Mais si le divin n’est pas d’ordre matériel, si son « existence » n’est pas de l’espace et du temps, c’est bien dans le cœur des hommes qu’il faut désormais le situer et dans ces transcendances dont ils perçoivent, en eux-mêmes, qu’elles leur appartiennent et leur échappent à jamais. » C’est de Luc Ferry.

Dans les livres que j’allais reléguer hors de la lumière, je trouvais souvent des dédicaces, des notes. Et surgissaient des soirées amicales, des rencontres professionnelles ; tout cela était sympathique mais rarement essentiel. De plus, mes préoccupations avaient changé. Du monde des variétés des années 60 de mes débuts, j’en étais venu, par l’intermédiaire des mots, à celui du patrimoine et de notre langue française. Avec évidemment depuis toujours l’écriture comme épine dorsale et point d’équilibre des pirouettes de la vie. Le décor avait changé et j’en arrivais à trouver que le moment de déménager tombait à point nommé. Opportunément ! Le nouveau cadre de vie serait donc mieux adapté à ma propre évolution…

Mais ce moment d’« entre deux », cet entretemps n’était-il pas une chance ? Celle de faire le point, de prendre le temps de regarder le chemin parcouru avant de « tourner la page » ? « Quoi que ce soit que l’on fasse, ne point se demander si l’on a eu raison ou non de le faire » écrivait André Gide dans son « Journal » le 24 janvier 1929. Soit ! Mais on peut regarder en arrière pour d’autres raisons que celle d’une culpabilisation : l’évaluation de chemin déjà parcouru, la remémoration de souvenirs heureux pour en espérer de nouveaux et pourquoi pas la consolidation de sa propre évolution. Car s’il s’agit de changement, il faut tenter surtout que ce soit un renouveau.

Et comme j’aime les mots, les synonymes circonscrivent bien ce qu’il faut espérer du changement : adaptation, ajustement, conversion, évolution, métamorphose, modification, mutation, passage, progression, transformation…

 Tri de la bibliothèque juin 11

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