Alors que sortiront deux livres à la rentrée : « Les nouvelles expressions de Monsieur Dictionnaire » chez Racine et « Des matins lumineux » dans une nouvelle petite collection chez Eric Lamiroy « Opuscule » (Tous les vendredis un petit roman de 50 pages à 4 euros!), je continue à écrire mes Mémoires. En voici quelques lignes, qui se situent durant mon enfance.

Un de mes souvenirs les plus sensuels se déroule au-dessus de l’évier de la cuisine. Mes frères plus âgés avaient organisé une « surprise-partie » et j’avais eu la permission de gérer les disques – déjà ! – jusqu’à une certaine heure de la soirée. Les parents s’étaient retranchés à l’étage. J’imagine qu’ensuite ils voulaient rester entre plus grands ; je n’avais que 11 ou 12 ans.

Je m’acquittais donc de ce travail de disc-jockey avant la lettre avec application. Sur le tourne-disques, j’empilais par série de trois les 45 tours de rocks, puis de slows, etc. Petite Fleur de Bechet, Rock around the Clock de Bill Haley, I’m walkin’ de Fats Domino, Sixteen tons de Frankie Laine et l’indispensable When the Saints Go Marching In, sans doute dans l’interprétation des Jordanaires ou de Louis Armstrong. Les danseurs venaient me réclamer certains titres ou insister pour que je remette des slows. On dansait encore avec fierté le charleston, Yes sir, that’s my baby par Claude Luter permettait la figure amusante des mains sur les genoux rapprochés. Ce fut un moment rare, où tous les styles de musique cohabitèrent sans discrimination, en bonne intelligence. On avait ses préférences mais on ne jugeait pas celles des autres.

Parmi les amies de mes frères, l’une me parut magnifique. Je la regardais évoluer sur la piste avec élégance et j’aimais les sourires amicaux qu’elle me lançait parfois. J’étais bien innocent et mes fantasmes étaient sages. Alors que j’allais bientôt devoir monter dans ma chambre, elle vint près de moi et me fit un peu de conversation. Je me mis à rougir sous le coup de l’émotion. Je piquai un fard. Elle ne se moqua pas de moi, elle ne s’éloigna pas non plus devant ce jeune garçon timide, qu’elle savait troubler sans aucun doute. Elle m’emmena dans la cuisine, retroussa mes manches, ouvrit le robinet et tint mes poignets sous l’eau froide en me disant que cela me ferait du bien. Ses doigts sur ma peau, son visage proche et sa voix tendre m’emplirent d’une sensation inédite, comme le passage vers un état nouveau. Ce geste demeure au plus chaud de ma mémoire.

robinet

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