Bien sûr ! Cela peut servir d’excuse : « C’est mon jardin secret ! » ou d’aveu d’impuissance : « Il faut dans un couple que chacun garde son jardin secret ! » Cependant le « jardin secret » est un espace-temps magnifique ! La définition du dictionnaire de « jardin secret » est : domaine secret des sentiments, des pensées les plus intimes.

Serait-ce l’âme ? « L’âme d’un homme est un domaine secret et difficilement accessible » note Georges Duhamel dans la « Chronique des Pasquier ». Et puis, il y a le célèbre « sonnet d’Arvers », un poème extrait de « Mes heures perdues » édité en 1833, où Félix Arvers écrit : « Mon âme a son secret, ma vie a son mystère : Un amour éternel en un moment conçu. »

Mais pour en revenir à notre époque, « Ce refuge existe en nous, c’est une boule de chaleur qui permet de nous évader, de nous rassurer » note sur son site un internaute du sud de la France. Il faut cultiver ce jardin comme on le fait de ceux qui nous environnent dans la réalité. Nous devons le retrouver intact et accueillant à chacune de nos visites ; arracher les herbes folles, émonder ses arbres, tailler les haies, cueillir les fleurs épanouies. Alors qu’on dénonce souvent la solitude à propos du jardin secret et tandis qu’on décrète l’isolement devant son ordinateur personnel, cet internaute (c’est un exemple pris vraiment au hasard) parle de jardin secret et en profite pour communiquer avec les autres. Je recopie : « J’aimerais savoir comment vous fonctionnez, j’aimerais être une petite souris et apercevoir l’entrée de votre jardin. Je suis avant tout un rêveur dans l’âme et très curieux aussi puis-je savoir à quoi ressemble votre jardin ? Est-il composé de lieux que vous affectionnez particulièrement, de moments vécus et gravés dans votre cœur à jamais, de sons, de discussions, de rêves ?…. J’aimerais savoir tout cela pour me dire que je ne suis pas le seul à posséder ce côté rêveur mais aussi pour me rassurer car il est dur de rester rêveur de nos jours… » Beaucoup lui ont répondu depuis l’édition « universelle » de son interrogation, d’autant qu’il poursuivait en ces termes : « Je me rappelle que Candide disait « il faut cultiver son jardin », c’est exactement ce que j’essaie de réaliser, mais je rajouterai qu’il faut participer aux jardins des autres, chacun a besoin de l’autre et s’il n’existait pas de liens entre les êtres humains la vie serait bien triste. »

Le mot latin neutre « secretum » se définit ainsi : « lieu écarté », « pensée ou fait qui ne doit pas être révélé », « mystère (du culte) ». Les expressions « en grand secret » ou « sous le sceau du secret » sont explicites.

J’aime aussi le tiroir ou l’armoire à secret, qui possède un mécanisme dissimulé ou une cache. « Nous avons cherché partout. Nous avons entrepris la maison de chambre en chambre. Nous avons d’abord examiné les meubles de chaque appartement. Nous avons ouvert tous les tiroirs possibles; et je présume que vous n’ignorez pas que, pour un agent de police bien dressé, un tiroir secret est une chose qui n’existe pas. » C’est Baudelaire, rappelons-le, qui a traduit en français cette « Lettre volée » extraite des « Histoires extraordinaires » d’Edgar Allan Poe.

Existent aussi le secret de la confession, les fonds secrets, la police secrète, le secret d’État… Mais celui que je préfère c’est bien le « Jardin secret » (Un de mes poèmes est devenu sous ce titre une merveilleuse chanson de Nara Noïan) Quel qu’il soit – anglais, qui s’inspire de l’ordre naturel, à la française, avec des terrasses et des bassins, de curé, avec ses murs de briques pour le protéger, potager, avec ses senteurs et ses herbes, d’hiver, avec ses baies vitrées, japonais, avec ses ponts miniatures et ses bonsaïs, voire « des délices » comme celui de Jérôme Bosch -, il nous accueille pour une pause.

S’y promener peut agir sur nous à la manière de ces courtes siestes, que nos médecins trouvent les plus efficaces. On s’extrait durant quelques minutes du tohu-bohu de la vie quotidienne et de ses préoccupations.

« Tohu-bohu » voilà un mot qui a une âme et des racines profondes – même si on peut lui trouver un air pittoresque, exotique et hawaïen, si on s’arrête aux apparences – puisqu’il remonte à une traduction de la locution hébraïque « tohou oubohou », qui désigne le chaos. Michel Leiris a écrit une jolie phrase à ce propos dans « Frêle bruit » : « Poétiquement, le tohu-bohu d’une aérogare – carrefour à la foule composite et aux branches multiples où je me sens perdu – me donne un avant-goût de la mort. »

Parfois je me demande si notre « jardin secret » n’est pas un reflet du lieu où nous irons après la mort. J’espère que si l’éternité existe, elle se situera hors du temps et de l’espace et de notre condition humaine, mais c’est inconcevable et indicible pour l’instant…

bois-de-coulonge

Advertisements