L’anniversaire est une inévitable confrontation avec le passé, avec l’utilité de l’existence, avec le côté éphémère de nos destinées humaines. C’est en tout cas plus émouvant qu’on ne l’imagine.

Longtemps je me suis demandé pourquoi je redoutais les anniversaires. En général, c’est parce qu’ils marquent le temps qui passe. Mais ce n’était pas vraiment ça : au cours des années, à force de lectures et de rencontres, j’ai appris la relativité des choses. Nous suivons une ligne de vie, qui dépend très peu de nous. Je fais confiance à la vie, en allant vers la fin du trajet sur terre. Je fais mienne cette phrase d’Edmond Jaloux dans « Le dernier jour de la création » : « Le temps passe, les choses que l’on attendait vous arrivent un jour. » Mais j’ignore toujours si, pour y parvenir, il faut avoir de la chance, la provoquer ou bien l’attendre avec optimisme.

Cet ange gardien qui me souffle souvent ma conduite à tenir, mon indignation à contenir, ma patience à garder, est-ce moi qui me parle ou quelqu’un d’autre ? Suis-je naïf, crédule ; suis-je pusillanime en laissant ces interrogations en suspens ? Bon, si nous n’avons que peu de prise sur le trajet, nous pouvons toutefois le consolider, la rendre plus clair et vif, grâce à une hygiène de pensée et de vie, ça oui ! Mais pour le reste…

Même si je pense que la mort s’ouvre sur autre chose, j’aime cette réflexion philosophico-poétique de Jean Cocteau dans « Le grand écart » : « La sagesse serait de dormir jusqu’à cette gare terminus (la mort). Mais, hélas, le trajet nous enchante, et nous prenons un intérêt si démesuré à ce qui ne devrait nous servir que de passe-temps qu’il est dur, le dernier jour, de boucler nos valises. »

Pour en revenir à mon appréhension à fêter mon anniversaire, j’ai peu à peu compris certaines choses. J’ai du apprendre à recevoir autant qu’à donner. Parfois c’est difficile. Ensuite, m’est remonté à la mémoire un moment qui explique tout. Pour un de mes anniversaires (avant mes dix ans en tout cas) j’avais demandé comme cadeau à mon père une boîte d’encres de couleur (pour dessiner et écrire, ce que j’adorais déjà faire) ; j’en avais repéré une superbe depuis des semaines à la devanture d’une papeterie située sur le chemin du collège. De beaux petits encriers rouge, vert, violet, bleu marine… un boîtier en bois beige dont on devinait le parfum de vernis neuf ! Et peut-être, qui sait ?, aurai-je aussi un nouveau porte-plume ? Non plus l’objet fin et rouge violacé que nous utilisions en classe, mais le plus gros, blanc aux torsades des couleurs de l’arc-en-ciel. J’en rêvais. Arriva le matin tant attendu. Le cœur battant, heureux déjà, je déchirai l’emballage et j’ouvris le paquet qui m’était destiné. Hélas ! Ce n’était pas exactement ce que j’espérais ! La déception se lut sur mon visage. En même temps, je compris celle de mon père. Et j’en fus tellement contrit. Comme il ne pouvait pas se permettre alors de m’acheter le cadeau tel quel, cher sans doute, il avait rassemblé une série de vieux encriers, pas tous de la même grandeur, et les avait remplis d’encres diverses en faisant le tour des bureaux de l’usine, une filature, où il était employé. Bien sûr, je sais depuis lors que ce cadeau préparé sur mesure et avec amour, avec les moyens du bord, était sans doute mille fois plus précieux qu’un achat distrait et facile dans un magasin. Je le sais, mais je me reproche depuis lors – et ma gorge se serre en l’écrivant – ma première réaction qui nous blessa l’un et l’autre.

Pendant longtemps, j’ai préféré ne pas recevoir de cadeaux « surprises » tant la crainte de laisser voir une éventuelle réaction négative fut grande ! C’est d’autant plus bête que je crois n’avoir plus jamais été désappointé par un cadeau… Ce qui est vrai c’est que je prête une plus grande attention à ceux que je fais. A ce propos, Roland Barthes dans « L’empire des signes » écrit ceci : « On dirait en somme que c’est la boîte qui est l’objet du cadeau, non ce qu’elle contient : des nuées d’écoliers, en excursion d’un jour, ramènent à leurs parents un beau paquet contenant on ne sait quoi, comme s’ils étaient partis très loin et que ce leur fût une occasion de s’adonner par bandes à la volupté du paquet. »

Inutile de préciser qu’on s’empresse depuis quelques années de m’offrir avec amour des objets d’écriture fabuleux !

encrier

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