Indispensable pour jouir de l’entre-temps, de cet espace-temps où nous pouvons nous réconcilier avec nous-même, : la mémoire. Il ne s’agit pas de la mémoire factuelle, accidentelle, celle qui nous redonne l’itinéraire de la veille avec ses sens interdits, celle qui nous rappelle le numéro de code d’une carte de banque devant le distributeur de billets d’euros, mais bien de la mémoire profonde. Celle-ci n’enregistre que ce qui s’accompagne d’une forte émotion, positive ou négative.

Longtemps j’ai cru qu’elle n’imprimait dans ses entrelacs mystérieux que les « première fois ». C’est en partie exact puisqu’une première fois est souvent synonyme d’une plus forte commotion. Voltaire le dit fort bien dans son « Dictionnaire philosophique » : «On retient par coeur malgré soi et voilà pourquoi nous disons retenir par coeur, car ce qui touche le coeur se grave dans la mémoire.» Le cœur est touché, il peut être blessé ou gonflé de joie, torturé ou battant de plaisir. Mais ces symptômes se gravent à jamais en nous (et qui sait ? pour la postérité ?) avec des nuances et des intensités diverses, que Bergson définit comme des «degrés successifs et distincts de tension ou de vitalité, malaisés à définir, sans doute, mais que le peintre de l’âme ne peut pas brouiller entre eux impunément» (Matière et Mémoire).

Car si nous parlons de création artistique, par exemple, nous devons bien admettre qu’il faut puiser dans sa mémoire pour réaliser une œuvre. Et si tout le monde fait un jour ou l’autre référence à la « madeleine » de Proust, instrument du recours à la mémoire, comme une photo, une musique, un parfum, cet auteur justement s’est bien expliqué à ce sujet. Dans « A la recherche du temps perdu », hymne à cette exploration de nos souvenirs enfouis, il écrit : «Une condition de mon œuvre, telle que je l’avais conçue, était l’approfondissement d’impressions qu’il fallait d’abord recréer par la mémoire. »

Dans le même sens, Albert Thibaudet (adepte de Bergson et disparu peu avant la guerre de 40) déclare dans un ouvrage consacré à Gustave Flaubert : « Être artiste ou romancier consiste à posséder la lampe du mineur qui permet à l’homme d’aller par delà sa conscience claire chercher les trésors obscurs de sa mémoire et de ses possibilités. »

Mais il ne faut pas nécessairement être un artiste, même amateur, pour user de la mémoire profonde. Nous avons tous des réminiscences ou des souvenirs précis qui nous font nous évader dans d’autres sphères que celle de la vie quotidienne et prosaïque. Un reflet de soleil sur la vitre de la cuisine peut, pour quelques secondes, emmener la ménagère dans une promenade d’enfance sur les épaules de son père, au temps où elle pouvait de vive voix lui dire « papa ». Un refrain banal d’une opérette, comme « Je t’ai donné mon cœur… », peut faire resurgir l’espace d’une minute la voix déjà chevrotante d’une grand-maman au repas de Noël.

Dans la salle à manger, rouverte pour la circonstance, entre un piano décoré de bougeoirs, un pêle-mêle de photos sépia, un buste de Beethoven, un divan capitonné et fatigué, nous vivions des instants uniques sans le savoir : ceux qui relient les générations entre elles. Notre « bonne-maman », veuve habituellement vêtue de noir, avait passé une robe moins stricte, bordeaux ou mauve, et se laissait aller à boire dans un petit verre à pied une – ou plusieurs – goutte d’une liqueur rapportée d’un voyage. Les plus âgés pensaient que c’était peut-être la dernière occasion, tandis que nous, les plus jeunes, vivions un présent teinté d’un futur inconnu et prometteur.

Combien d’autres choses peuvent faire s’envoler notre âme ! Un chien croisé dans la rue et semblable à celui qui embellit notre enfance de ses aboiements et de ses coups de langue mouillée. (J’ouvre une parenthèse pour vous livrer cette merveilleuse définition de l’amour, donnée par une Mary-Ann de 4 ans, lors d’une enquête sur le sujet : « L’amour c’est quand ton petit chien te lèche le visage, même après que tu le laisses tout seul toute la journée ». C’est magnifique !) Une fleur qui fait songer à un jardinet de province. La couleur d’un regard croisé dans la rue et qui nous ramène à un premier coup de foudre enfantin.

Tout cela remue en nous le meilleur de nos sentiments. Cela remet en place les priorités, les urgences, les angoisses. Cette pause, que nous procure la belle mémoire, ne peut être que bénéfique. Parfois elle remet en perspective le tracé de notre vie, qu’on peut alors infléchir. Ces souvenirs peuvent éclairer nos actions présentes, les justifier, les expliquer.

Et si l’on se sent mieux, réconcilié avec soi-même, on sera nécessairement mieux avec les personnes qui nous entourent et qu’on appelait d’un mot qui semble désuet : – et pourtant ! – le prochain.

salle-manger

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