Dans le petit roman « La francisque de Tournai », j’évoque (au début du roman policier)une rencontre amoureuse qui se passe dans la ville de Tournai dans les années 60. Cette plongée dans le passé, je l’évoquerai sur place le dimanche 29 août grâce à Guy Delhasse. (voir http://www.lesparlantes.be) et reservation@lesparlantes.be. Dès 14h30. Cela se passe en février, cela nous rafraîchira en ces temps de canicule !

Il a presque dix-huit ans quand il découvre sa première francisque. Comblé par la trouvaille, il cherche comment marquer l’événement lorsqu’il voit une affiche d’un concert de Jacques Brel au cinéma « Variétés » et s’achète un billet.

Il gèle en ce soir de février. Il s’habille chaudement et marche d’un bon pas jusqu’à la rue du Cygne. Il est assis dans le fond de la salle. Il n’en est pas sûr, mais en a la confirmation à l’entracte : sa voisine est séduisante. Elle lui fait penser à Audrey Hepburn. Elle a de jolis genoux ronds qui dépassent de sa jupe verte. Il s’arrange pour frôler sa main, elle ne la retire pas. Sur scène, Brel chante : « Avec des cathédrales pour uniques montagnes et de noirs clochers comme mâts de cocagne… » Ce « Plat pays » les émeut l’un et l’autre et c’est bien entendu « leur » cathédrale Notre-Dame, qu’ils imaginent ensemble.

Elle s’appelle Cécile et accepte qu’il la raccompagne un bout du chemin. Il se croit aussitôt amoureux et compte tenu de l’enjeu nouveau, n’ose l’embrasser ; il a peur de l’effaroucher. Elle n’attend pourtant que ça et est très déçue. L’aventure est un désastre. Il ne sait pas y faire.

Il lui écrit de longues lettres romantiques, avec des extraits de poèmes de Robert-Lucien Geeraert, qu’il trouve dans des recueils d’Unimuse.

« Âme,
Soleil enfoui dans la nuit chaude,
Lune dans la dentelle de l’aube.»

Elle ne répond pas, mais accepte de temps à autre de sortir avec lui le week-end. Il l’emmène au restaurant sur les quais, le long du fleuve, dans les musées de la ville – au musée de la Tapisserie, par exemple, bâtiment blanc dans la verdure – et l’entretient de son « amour » sur les bancs du parc voisin, rue du Chambge, face au Palais de Justice. Elle a souvent un petit sourire ironique, qu’aveuglé, il ne perçoit pas. Cécile s’amusera de lui le temps de leur courte liaison : elle a observé ses simagrées, son ridicule, sa fragilité. Lui si amoureux alors qu’elle ne l’est pas du tout. Elle en profite, n’hésite pas lors de leurs promenades en ville à s’arrêter, sans scrupules, devant le bijoutier.

– Tu veux me faire un cadeau ? Regarde ce bracelet sur l’étagère, près des anneaux… Je l’adore !

Lorsqu’il se rend à l’évidence, après avoir épuisé toutes les excuses qu’il lui donne, après tant d’hésitations, après tant de douleurs rentrées, il se sent trahi comme jamais. Cette humiliation, il se jure de ne plus jamais la ressentir. Elle restera sa seule grande expérience sentimentale, aucune fille ne trouvera dorénavant grâce à ses yeux.

Pour la première fois, il utilise une pièce de sa collection – sa plus belle ! – et se rend dans un terrain vague du côté de la drève du Génie, pas loin de la Maison de la Culture. Il dépose quelques objets sur un tas de gravats : une assiette en porcelaine de camaïeu bleu de Tournai, un bout de bois ramassé sur une plage, un collier de perles, des petits anges en plâtre. Il tient la francisque à deux bras et se met à frapper de toutes ses forces. Chaque coup le soulage. Sa colère s’atténue peu à peu. Ensuite, il ramasse tous les débris, les met dans un sac et va les jeter dans l’Escaut, juste à côté du Pont-des-Trous, sur le quai des Salines. Il regarde sa blessure amoureuse se noyer au fil du courant. Il aime les symboles.

(photo de la gare de Tournai)

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