Cela fait longtemps que j’observe comme vous le glissement des médias vers l’émotion plutôt que vers la raison. On veut toucher, émouvoir et on réfléchit bien peu. On donne des chiffres, des statistiques, des pourcentages, ça oui ! Même sans expliquer ! Et les pouvoirs se sont engouffrés dans cette dérive, annoncée depuis le milieu du XXe siècle : l’image, l’apparence, l’écume des jours et de nos vies !

Je suis occupé de lire « Cosmos » de Michel Onfray. Et j’ai découvert une très intéressante interview de l’auteur dans Le Soir de ce samedi, par William Bourton. Sans prendre parti, je recopie ci-dessous un court extrait, qui, ma foi, rejoint ce que je disais plus haut. Enfin, les « intellectuels » se réveillent-ils ?

Comment avez-vous vécu les tragiques événements de ce début d’année ?

D’abord dans la sidération dès que j’ai reçu l’information sur mon iPhone, ensuite, très vite, comme un moment important dans l’histoire de France puisque, quelques minutes plus tard, peu avant 13heures, j’ai tweeté : « Notre 11 Septembre », uniquement après avoir eu la seule information que des tirs nourris avaient été entendus dans la rédaction de Charlie-Hebdo. Ce tweet a été ridiculisé avant d’être, hélas, pris au sérieux comme un signe de lecture adéquate au moment même de la tragédie. La litanie des noms qui a suivi a effectivement donné consistance à mon propos. Le travail du philosophe est spinoziste, il suppose le fameux « Ni rire, ni pleurer, mais comprendre ».

A-t-on pris le temps de comprendre ?

Non. La suite a montré que le journalisme n’avait pas grande chose à voir avec l’attitude philosophique puisqu’on a pu assister en direct et pendant de longs jours à une démission de la raison et de l’intelligence au profit du compassionnel jusqu’à l’obscène. Dans la foulée, le Point m’ayant demandé une analyse, j’ai rédigé un long texte où, déjà, je mettais en garde contre le règne du pathos qui est l’ami du journalisme quand il faudrait encore et toujours de la raison. La cérémonie du 11 janvier n’avait pas encore eu lieu.

L’information qu’il fallait retenir de ce 7 janvier, outre la tragédie, c’est que, apprenant l’information, François Hollande a mis fin à son rendez-vous pour se rendre en urgence sur le lieu du carnage en compagnie de son chargé de communication : non pas avec son Premier Ministre, avec son chef des Armées, avec son directeur du Renseignements, non, mais avec son chargé de communication. Comment dès lors ne pas songer que le cynisme du Président de la République ne pense cet événement que dans la configuration d’une remontée de sa popularité, et ce dans la perspective de ce qui est devenu son unique horizon politique : sa réélection en 2017 ? La suite a montré que le cabinet de communication que la stratégie était la bonne puisque, dans la foulée, le président prend vingt points dans les sondages. C’était sans compter sur le fait que le réel ne se réduit pas à ce que les conseillers en communication en disent. La crise fut bien gérée par le Président nous ont dit les journalistes. En faisant quoi ? Rien… Du compassionnel au carré, de l’incantation médiatique, de la mine affectée, des rodomontades dans la bouche (avec dents) d’un homme plus crédible dans le jeu de mot que dans la sentence taillée pour le marbre de l’Histoire.

Que voulez-vous dire, exactement ?

Qu’il fallait être Charlie, sous peine d’être Dieudonné ; il fallait être tolérant, sauf pour ceux qui ne pensaient pas comme Valls ; il fallait éviter les amalgames et n’avoir pas entendu que les criminels avaient mis leur crime sous le signe de la vengeance du Prophète ; il fallait affirmer que l’équipe de Charlie était morte pour la liberté d’expression, mais comprendre que la liberté d’expression s’arrêtait juste après l’ânonnement du catéchisme médiatique ; il fallait défiler en masse et applaudir on se sait quoi sous peine d’être complice des tueurs ; il fallait dire de l’Islam, tout l’islam, qu’il était une religion de paix, de tolérance, et d’amour – en un mot, il fallait ne plus penser et obéir, obéir à la doxa imposée par les médias qui n’ont jamais vendu autant de papier ni obtenu pareils records d’audience. C’était le but. Il faut lire ou relire Propaganda. Sous-titré : Comment manipuler l’opinion en démocratie, d’Edward Bernays, le neveu de Sigmund Freud, qui a publié ce texte en 1928 pour expliquer comment une poignée de gens invisibles fabrique le consentement en démocratie. Un livre qui se trouvait dans la bibliothèque de Goebbels.

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