En classant mes livres, je retrouve « Petite Poucette » édité par Michel Serres en 2012. Et je vous en propose quelques extraits qui prennent aujourd’hui une étrange coloration.

« Les jeunes sont formatés par les médias, diffusés par des adultes qui ont méticuleusement détruit leur faculté d’attention en réduisant la durée des images à sept secondes et le temps des réponses aux questions à quinze, chiffres officiels; dont le mot le plus répété est « mort » et l’image la plus représentée celle des cadavres.

Dès l’âge de douze ans, ces adultes-là les forcèrent à voir plus de vingt mille meurtres. »

« Pour le temps d’écoute et de vision, la séduction et l’importance, les médias se sont saisis depuis longtemps de la fonction d’enseignement. »

« Je vois nos institutions luire d’un éclat semblable à celui des constellations dont les astronomes nous apprennent qu’elles sont mortes depuis longtemps déjà. »

« La fièvre de notation qui, sous la poussée des mamans pitoyables et de la psychologie, quitta si vite l’école, envahit la société civile qui publie à l’envi les listes des meilleures ventes, distribue des prix Nobel, des Oscars, des coupes de faux métal, classe les universités, note banques et entreprises, même les États, autrefois souverains. »

« Pour la première fois de l’histoire, on peut entendre la voix de tous. La parole humaine bruit dans l’espace et par le temps. »

« Concentrée dans les médias, l’offre politique meurt; bien qu’elle ne sache ni ne puisse encore s’exprimer, la demande politique, énorme, se lève et presse. La voix vote en permanence. »

« Vous vous moquez de nos réseaux sociaux et de notre emploi nouveau du mot « ami ». Avez-vous jamais réussi à rassembler des groupes si considérables que leur nombre approche celui des humains ? N’y a-t-il pas de la prudence à se rapprocher des autres de manière virtuelle pour moins les blesser d’abord ? »

« Même vos assistances ne croissent, dans votre société du spectacle, qu’avec le nombre des cadavres exhibés, vos récits avec les crimes relatés, puisque, pour vous, une bonne nouvelle ne constitue pas une nouvelle. »

« Les grandes institutions, dont le volume occupe encore tout le décor et le rideau de ce que nous appelons encore notre société, alors qu’elle se réduit à une scène qui perd tous les jours quelque plausible densité, en ne prenant même plus la peine de renouveler le spectacle et en écrasant de médiocrité un peuple finaud, ces grandes institutions, j’aime le redire, ressemblent aux étoiles dont nous recevons la lumière, mais dont l’astrophysique calcule qu’elles moururent voici longtemps. »

« Quand cette lente constitution se retournera soudain, comme l’iceberg de tantôt, nous dirons n’avoir pas vu l’événement se préparer. »

Comme on disait à la fin de certaines lectures ou causeries : A méditer !

Michel Serres

Michel Serres

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