Un jour de janvier, dans les années 80, je déjeune à midi avec ma directrice de radio et télévision, qui adorait ces rendez-vous. Etait invité le Relation Publique de la Sabena, notre ancienne ligne d’aviation nationale, afin de peaufiner un éventuel concours sur antenne.

Je ne suis pas en forme, je n’ai pas le moral, ma vie personnelle est compliquée. Ma directrice s’en aperçoit et profite de l’occasion pour dire au Relation Publique que ce serait bien de m’offrir huit jours de repos au soleil pour me refaire une santé.

« Avec plaisir, dit-il ? En Espagne ? – Non, répond-elle pour moi, il connaît.- En Afrique du Nord ? – Il a déjà été. Pourquoi pas plus loin ? » Et de me proposer huit jours de congé à Dakar, au Sénégal.

Je ne connais pas cette Afrique et finalement j’accepte. On était jeudi, il vérifie par téléphone et me confirme que je peux prendre un vol le dimanche et revenir le dimanche suivant. Il s’occupe aussi de me faire inviter par l’Office du Tourisme, « Mais » ajoute-t-il « Attention, c’est l’Afrique ! »

Tout va très vite. Je me fais remplacer. J’explique chez moi qu’il s’agit d’un reportage. Et me voilà dans l’avion qui atterrit sur place peu après 22 heures. Je n’ai aucun renseignement sur ce qui m’attend. On m’a vaguement promis que quelqu’un du tourisme passerait me piloter. Me voici débarquant avec ma grande valise dans le hall de l’aéroport. Je suis le seul Européen. On s’empresse de me proposer des services, on me demande où je vais, etc. Je n’en sais rien. Le bureau de la Sabena est fermé. Je demande au bureau Information s’il y a un message. Rien. Je m’assieds en face sur ma valise et j’attends.

Alors que je sommeille, une heure plus tard, quelqu’un me frappe sur l’épaule : « Je suis chargé de vous conduire à votre hôtel » dit un chargé du tourisme sénégalais. Il m’emmène dans une camionnette¸ me dit qu’il me dépose provisoirement dans un hôtel, qu’il viendra me chercher plus tard, car ma destination finale est un complexe hôtelier situé à 80 km au sud de Dakar, à Foundiougne. Il me demande mes billets d’avion pour confirmer mon retour, me dépose et s’en va.

Je ne connais même pas son nom, je suis seul au monde en Afrique, quasi sans document et j’angoisse. On m’indique une chambre et sans défaire mes valises puisque c’est provisoire, je m’endors, prêt à repartir.

Se passe une journée sans nouvelles.

A l’accueil de l’hôtel on me dit d’attendre. Le téléphone ? Il est occupé, désolé. Il le sera durant 48 heures, car un séminaire de médecins africains bat son plein et ils se relaient au téléphone…

Je prends mon mal en patience. Je vais jusqu’à faire des longueurs dans la piscine. Deux jours entiers se passent. Vous imaginez dans quel état d’abandon je me trouve. Le soir, alors que je mange seul dans un coin du restaurant, je vois tout à coup arriver en courant entre les tables mon conducteur de la camionnette. C’est le sauveur ! Il me dit de me dépêcher, car il doit prendre des touristes français à l’aéroport et puis nous conduire tous dans l’hôtel de Foundiougne. Je cours chercher ma valise, vite bouclée et je le suis.

Aéroport. Six Français embarquent dans la camionnette avec « armes et bagages », oui, c’étaient des chasseurs ! Je ne suis pas en état d’engager la conversation et le « Belge », moi donc, je fais semblant de dormir contre la vitre. Et je les entends parler de calibres de balles, de prises, de gibiers… Je déteste ça ! Au dehors c’est la nuit noire.

Après je ne sais combien de temps sur des pistes chaotiques, nous voici arrivés dans un village de pêcheurs. Là, nous prenons place sur des pirogues qui traversent un bras du fleuve et nous amènent le long d’un débarcadère en planches, sous des guirlandes de lampes. Je verrai toujours la maîtresse des lieux, habillée (à peine) d’une robe blanche translucide, soulevée par le vent du soir, et tenant en laisse un berger allemand. Je sais déjà, pour l’avoir entendu des Français qui semblent habitués, que c’est une ancienne prostituée qui a épousé un ex-officier allemand.

Je passe les détails des jours qui suivent. Mais un soir, les Français m’invitent à me joindre à eux et me proposent, puisque j’ai l’air désœuvré, de les accompagner à la chasse le lendemain. D’accord. A cinq heures du matin, on me réveille et je monte dans des jeeps surélevées, où ils se tiennent en casques coloniaux, avec des fusils entre les jambes ! On traverse des villages déserts et on s’enfonce dans les terres. La chaleur monte. Ils discutent et râlent de ne plus pouvoir chasser le gros gibier comme dans le bon vieux temps !

Et puis après des heures de voyage inconfortable, nous voici au bord de la forêt. Tout de suite nous sommes entourés par une bande de jeunes noirs excités, quémandant je ne sais quoi. En réalité, je comprends qu’ils veulent être rabatteurs. Tout le monde s’organise. Les chasseurs se mettent en ligne.

Et puis quelqu’un s’avise de ma présence… Voulez-vous être rabatteur ? J’accepte sans trop savoir et me voilà – sous une chaleur intense avec une vingtaine de jeunes Sénégalais, une branche en main pour frapper dans les buissons et débusquer le gibier, en faisant « brrrr ! brrrr ! »

Et là, je me suis demandé ce que je faisais en Afrique en plein mois de janvier à parcourir la brousse… Où avais-je raté la marche de mon destin ? Quand n’avais-je pas pu dire non ? J’adore les méandres de la vie !

foret

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