La rentrée des classes, voilà bien un moment empli de sentiments contradictoires : regrets, angoisses, mais aussi espérance, renaissance… tout ce qui fait l’inconnu !

Oui, l’angoisse, le trac étaient présents ! Oui, l’inconnu qui enveloppait la nouvelle année scolaire était paniquant ! On ignorait, malgré les confidences et les rumeurs, comment étaient réellement les nouveaux professeurs. Les matières seraient-elles inaccessibles, incompréhensibles dans les branches où nous étions plus faibles l’année précédente. Envolée l’insouciance des mois de vacances !

Bien sûr, toutes ces impressions étaient contradictoires : c’était excitant de prendre possession d’un nouveau local de classe, de se voir désigner une nouvelle place sur un banc, d’avoir donc un nouveau voisin ; c’était même vaniteux de se retrouver un peu plus grand, une classe plus loin et de pouvoir à son tour toiser, avec une moue ironique, ceux qui n’y étaient pas encore.

A cette époque, existaient une cour des petits et une cour des grands qui, à Mouscron, était même surélevée ! Qui ne se souvient de l’odeur du bois vernissé – déjà le bénévolat des professeurs et peut-être de parents d’élèves durant la fin de l’été ? – sur les armoires de la classe ? Et celle du bois du plumier, un peu plus tard remplacé par la trousse d’écriture ; plus âcre celle de l’ardoise et de la « touche » ? (saviez-vous que ce terme désignant un crayon d’ardoise était un belgicisme ?) Le tableau était encore noir, pas encore vert ou blanc, et avait été nettoyé à l’eau pour que s’inscrive à la craie blanche dans une calligraphie parfaite le nom de l’instituteur ou un adage, une morale de La Fontaine : « Rien ne sert de courir, il faut partir à point », qui servirait de base à l’exégèse de la fable « Le lièvre et la tortue » Cela se terminerait bien entendu par l’évidence qu’il fallait se mettre au travail dès le premier jour des cours !

Quand on ne faisait pas partie des fortes têtes ou des premiers de classe, naissait aussi la peur d’être ou de ne pas être le responsable de la bouteille d’encre, qu’il fallait verser dans les encriers de porcelaine, le préposé aux « frotteurs », qui avait le privilège de s’installer sur le rebord de la fenêtre et de les faire claquer sur la pierre à l’extérieur dans un nuage de poussière crayeuse, celui qui ouvre ou ferme la porte en étant assis au premier rang…

Les condisciples (disait-on déjà « camarades » à cette époque dans les collèges ? Je ne le pense pas !) étaient parfois les mêmes et les retrouvailles étaient chaleureuses : le plaisir d’être en pays de connaissance autant que celui d’avoir déjà fait un bout de chemin ensemble. Et les surnoms revenaient sans peine dans nos jeunes mémoires : « Tito » au lieu d’Albert, « Lezef » au lieu de Joseph… On parlait aussi des sobriquets des professeurs dans la cour de récréation, pour mettre en garde les nouveaux. Ce n’était pas sans risque : le surveillant pouvait nous entendre et nous faire mettre à genoux les mains sur la tête dans un coin.

Ou alors on oubliait même le vrai nom. Ainsi, durant toute une année, j’ai parlé chez moi de Monsieur Boudin… Lors de la distribution des prix, c’est ainsi que mon père l’aborda… et je fus puni ! (Pardon, Monsieur Alphonse!) Cependant mon père, qui avait un sens de l’humour très poussé, en a ri. Je l’ai entendu raconter pendant fort longtemps cette anecdote dans son cercle d’adultes…

Ah, les professeurs ! Victor Hugo écrit dans « Faits et Croyances » que « Les maîtres d’école sont des jardiniers en intelligences humaines. » Tenez puisque nous sourions, j’aime bien ce trait de Paul Guth, même s’il est aussi succinct qu’approximatif : « Autrefois, les illettrés étaient ceux qui n’allaient pas à l’école. Aujourd’hui ce sont ceux qui y vont. »

Néanmoins, ce qui surnage de toutes ces images, ces parfums, ces couleurs de la rentrée des classes c’est une extraordinaire sensation de renouveau, d’innocence retrouvée, comme après une confession : on repart à zéro, on remet les choses à plat, on prend de bonnes résolutions. Cette année je travaille tous les jours, je suis des cours supplémentaires, je m’inscris dans l’équipe sportive, je ne bavarde pas, je ne serai plus distrait, je n’aurai plus de fou rire…

Il me semble que, plus encore que le 1er janvier, la rentrée des classes et la reprise d’une saison sont les vrais départs d’une renaissance. Et je sais que nombreux sont encore les élèves qui sont heureux de retrouver l’étude. Simone de Beauvoir était ainsi et le raconte dans « Mémoires d’une jeune fille rangée » : « En juillet, la perspective des vacances me permettait de dire au revoir sans regret au cours Désir. Cependant, de retour à Paris, j’attendais fiévreusement la rentrée des classes. »

Dans mon bureau à l'époque en 1960 !

Dans mon bureau à l’époque en 1960 !

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