L’artiste soude les hommes. Le spectateur de la pièce de théâtre, l’auditeur de la symphonie, l’admirateur d’une toile ou d’une sculpture, le lecteur d’un livre, tous se laissent emporter par la création. Dans un premier temps, c’est le plus souvent l’aspect extérieur, l’harmonie ou l’aspect décoratif, la recherche des mots ou le rythme du phrasé qui environnent et séduisent.

On peut parfois en rester là, avec comme seul résultat un instant d’évasion, de distraction. Comme me l’expliqua un jour un compositeur de chansons : le ciel est bleu et vide ; il peut rester ainsi… mais une chanson, c’est comme des oiseaux qui peuplent ce ciel et c’est tout de même autre chose ! C’est l’approche encore extérieure d’une œuvre. Et, en effet, certaines ne servent qu’à cette échappée de l’esprit.

Existe une deuxième façon d’appréhender une création artistique, c’est d’y entrer, d’y adhérer, de s’y sentir en pays de connaissance. Ces œuvres-là correspondent à notre sensibilité et nous touchent. Elles remuent des émotions au fond de notre cœur. Parfois la tendresse d’un accord musical, la juxtaposition de deux mots dans un poème ou une rime attendue, qu’on semble connaître depuis toujours, une couleur comme un reflet d’enfance nous nouent la gorge. La corde de notre sensibilité est touchée et vibre. Et déjà, c’est un moment d’entre-temps splendide, qu’il ne faut pas rejeter ou cacher, dont il ne faut surtout pas avoir honte.

Dans son « Journal » en décembre 1896, Jules Renard note : « Les gens qui se disent blasés n’ont jamais rien éprouvé : la sensibilité ne s’use pas. » Et j’aime aussi cette réflexion de Kurt Tucholsky dans « Bonsoir révolution allemande » écrite il y a un peu plus de vingt ans : « En art, il n’y a qu’un critère : la chair de poule. »

Mais il existe un troisième et plus fort niveau, celui de la compréhension d’une œuvre. Elle n’est pas nécessairement la même que celle mise par l’auteur, d’ailleurs. Comment savoir si on a atteint ce stade ? Il me semble que l’un des signes est qu’on a soudain envie de créer soi-même. Mais cet état est fragile et se situe sur le fil du rasoir de l’émotion : là entre l’écrasement de l’œuvre et sa trop évidente clarté, entre le côté impressionnant et presque terrorisant d’une création et sa forme esthétique, extérieure, légère, agréable.

Vous lisez un poème, il vous semble tellement parfait que vous vous dites que jamais vous n’arriverez à égaler le talent de l’écrivain et vous n’en retirez qu’une impression de grande beauté. Vous lisez un autre poème, il vous semble tellement émouvant que vous ressentez l’envie de prendre du papier et une plume et de laisser votre inspiration transcrire des vers. On vous a emmené jusqu’au seuil de l’art.

Nous ne parlons que du bénéficiaire de l’art, celui qui écoute, regarde, etc. L’artiste lui – et c’est chacun de nous dans la moindre de nos passions, de l’ordonnance d’un jardin à l’écriture d’un livret d’opéra, d’un article à un poème – vit en créant un entre-temps qui s’apparente au bonheur. Il ne s’agit ni plus ni moins que d’une projection de notre richesse intérieure vers les autres, en tout cas vers l’extérieur de nous, si nous ne pouvons communiquer plus loin ou si nous ne le voulons pas. « L’art est la source de vie ; il est l’esprit de progrès, il donne à l’âme le plus précieux des biens : la liberté ; et nul n’en jouit plus que l’artiste. » écrivait fort bien Romain Rolland dans « Musiciens d’aujourd’hui ». Cet auteur français, prix Nobel en 1915 avait, on s’en souvient, non seulement écrit des ouvrages consacrés à la musique, mais ce qui inaugura le roman-fleuve du XXe siècle, l’histoire imaginaire d’un musicien allemand de génie : « Jean-Christophe ».

La richesse de la création c’est donc de nous révéler à nous-mêmes. L’art dilate notre cœur et l’agrandit, le magnifie ; le cœur et l’intelligence. Pourquoi ne pas retrouver les grandes œuvres pour se nourrir l’âme ? Pourquoi ne pas faire de temps en temps le choix de devenir meilleur, en abandonnant tout ce qui est accidentel, superficiel, lourd et vulgaire dans ce qu’on propose par les mêmes canaux de diffusion ?

Cet entre-temps vaut toutes les thérapies, soigne toutes les fatigues et tous les ras-le-bol qu’amène la vie actuelle, angoissante, compétitive. Et ma foi, lorsque j’y pense, j’ai honte du manque de considération qu’on accorde aux artistes, à leur statut, à leur place dans la société actuelle.

L’art, la culture, sont des valeurs inestimables comparées justement à celles mesurables de l’argent, de la réussite ou du pouvoir. Et même, puisque parfois les hommes de pouvoir s’interrogent encore sur l’utilité des artistes (sinon y aurait-il une hésitation ou une lenteur à les aider ?), on peut affirmer que l’artiste soude les hommes, comme l’explique André Malraux dans « les voix du silence »  : « En tant que créateur, l’artiste n’appartient pas à la collectivité qui subit une culture, mais à celle qui l’élabore. »

Anne_Hermant_Son Parfum

(Tableau de Anne Hermant (annehermant.com)  – illustrant la version numérique de mon roman « Son parfum » (OnLit.net)

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