James Conlon est ce chef d’orchestre américain qui a participé au renouveau et au succès de l’Opéra de Paris. Il a conduit les plus grands orchestres américains et depuis les années 80 il travaille surtout en Europe, d’abord à Rotterdam, puis à Cologne et, dès 1995, à Paris. Pour lui, si l’opéra touche la meilleure partie de notre âme, la musique est un porte-parole de la civilisation, un rempart contre la barbarie. Tout a commencé pour lui à l’âge de onze ans, lorsqu’il tombe amoureux de la musique pendant une représentation de « La Traviata », où il est allé par hasard. « Ma vie a été transformée en six mois ! Et j’ai eu beaucoup de chance de grandir à New York car j’avais l’occasion de voir et d’entendre toute la musique que je voulais. » C’est pourquoi James Conlon est vraiment bien placé pour nous faire passer ce message : « En Amérique, on a fait un veau d’or de la technologie et de la perfection, de la performance. Les Américains admirent un soliste capable de virtuosité, d’exactitude, pas nécessairement d’expressivité. Cela est aussi prodigieux que la navette spatiale, le « shuttle », qui revient de l’espace et se pose sur terre. Ce qui les touche est la performance. Ils sont plutôt prêts à vous féliciter et à exprimer leur admiration pour votre maîtrise qu’à vous die leur émotion. » C’est à Claude-Henri Chouard dans l’introduction du superbe ouvrage « L’oreille musicienne » (Gallimard) qu’il confie ce constat. Il poursuit : « Quelquefois quand je me promène à Paris, je suis abordé par des personnes dans la rue qui me disent : « Merci beaucoup pour les émotions que vous nous avez procurées. » Ils pensent : « On a passé un moment de bonheur, on a ressenti un plaisir. » Cela veut dire que le veau d’or est, pour les Français, le plaisir procuré par l’émotion. Chaque public retrouve dans la musique un reflet de ses propres valeurs. »

Ce qui est vrai en musique l’est pour toutes les autres formes artistiques : le nombre d’exemplaires d’un livre, que l’on met en avant dans les classements, est-il synonyme de la qualité de l’écrit ? Certes, non ! Encore moins rend-il compte de l’émotion partagée !

L’acculturation américaine (Processus par lequel un groupe humain assimile tout ou partie des valeurs culturelles d’un autre groupe humain) a eu raison de nous : la manie des classements, celle des compétitions, continue de nous contaminer, de nous déformer le goût et les perceptions artistiques. En architecture, combien de fois des articles et des reportages font état avant tout des performances techniques, soit la hauteur de l’édifice, le nombre de kilomètres de tiges de fer, le temps mis à construire un ouvrage d’art, plutôt que la qualité artistique – justement – de l’œuvre qu’on appelle « d’art » ?

Et si nous quittons la sphère des créations classiques pour aborder les audiences en radio ou en télévision, quel détournement incroyable, quelle poudre aux yeux, quelle déformation commerciale que l’apologie de l’émission regardée par « le plus grand nombre » ! On parle du « plus grand dénominateur commun » dans les mathématiques ! Il n’est pas difficile de se rendre compte que dans ces conditions nous sommes entraînés vers le bas et que ce n’est pas le haut qui nous attire.

Or, l’art a pour mission d’enrichir l’être humain. «Enrichir », un verbe qui, voulant dire « rendre plus riche », ne s’entend quasiment plus que dans le sens de richesse matérielle et non plus intellectuelle ou spirituelle ! Ainsi Charles Rollin (1661-1741), écrivain et historien, professeur au Collège de France, nous rejoint-il à travers les siècles dans cette idée lorsqu’il écrit dans « Traité des Etudes » : « On peut dire d’une grande lecture ce que Sénèque dit d’une vaste bibliothèque, qu’au lieu d’enrichir et d’éclairer l’esprit, elle ne sert le plus souvent qu’à y jeter le désordre et la confusion »

Continuons à suivre nos émotions, n’en ayons nulle honte ! Résistons ! C’est ainsi que nous pourrons vivre mieux. Paul Valéry décrit dans sa « Théorie poétique et esthétique » ses premières émotions artistiques. Gardons le souvenir de nos propres éblouissements. « Notre certitude, c’était notre émotion et notre sensation de la beauté; et quand nous nous retrouvions, le dimanche, aux concerts Lamoureux, une atmosphère extraordinaire se composait. Nous sortions du cirque en fanatiques de l’art. Nous avions senti; et ce que nous avions senti nous donnait la force de résister à toutes les occasions de dispersion de la vie. »

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