Par hasard, je suis tombé sur un appel lancé par des bénévoles s’occupant de tout jeunes enfants handicapés. Et le décalage entre le commerce, les finances, l’argent – comme un vertigineux précipice entre deux conceptions de l’existence – m’est apparu dans toute sa cruauté. Rien n’est inutile et je devine bien la raison économique qui dirige la planète, mais si un peu de cette incroyable (et coûteuse) énergie mise au service de cette cause pouvait être mise à la disposition de ce qui est humain, gratuit, social, fraternel, charitable, chaleureux ?

Pourquoi la balance, où les plateaux sont ces deux conceptions opposées, penche-t-elle toujours du même côté ? Est-ce endémique à notre planète Terre ? Parfois je suis optimiste et je me dis qu’un seul être, qu’une seule bonne action peuvent métamorphoser le monde. J’oublie alors le tape-à-l’œil de la politique, de la puissance, du pouvoir et j’essaie d’apercevoir – comme une fleur discrète mais belle et cachée sous les buissons – l’action répétée et modeste de ceux qui exercent entre-temps un bénévolat. La gratuité du geste : juste pour faire honneur à la nature de l’homme, à ce que l’être humain a de plus noble en lui.

A ce propos, Gilbert Cesbron écrivait avec esprit dans « Mourir étonné » : « La devise de l’époque, c’est « le sexe et l’argent », c’est-à-dire corps et biens. Cela sent le naufrage. » Bien sûr, on pense par exemple aux « Restos du cœur », que Coluche a lancés en se servant d’une popularité acquise par ailleurs. Il s’est servi des moyens du bord : télévision, presse, radio. Alors qu’il était encore au café-théâtre, il avait eu ce mot terrible : « Les riches auront de la nourriture, les pauvres de l’appétit. »

Mais à côté de ces exemples spectaculaires, comme le sont ceux de l’Abbé Pierre, de Sœur Emmanuelle, j’admire surtout ceux et celles qui font leur possible pour soulager la douleur des autres dans leur propre sphère d’influence, si petite soit-elle. Georges Brassens leur a rendu un hommage éclatant dans sa « Chanson pour l’Auvergnat » : «… Toi l’hôtesse qui sans façon – M’as donné quatre bouts de pain – Quand dans ma vie il faisait faim… » On a tous connu une infirmière dont le regard et le sourire ont atténué la douleur après une opération ou un accident. On a tous croisé une gardienne qui consolait notre enfant en le faisant rire pour qu’il oublie les retards que nous avions accumulés dans un embarras de la circulation. On a tous entendu les mots simples d’un ami alors qu’on perdait un être que l’on aimait. Et même si cela a l’air peu, vain, inutile, futile, nous pouvons nous dire que ce que nous faisons par amour n’est jamais fait en pure perte.

A propos de « beau geste », j’avais recopié il y a longtemps cette réflexion écrite par Henry de Montherlant dans ses « Carnets » : « Si quelqu’un fait pour vous aider quelque chose, mais le fait de travers, vous voyez, vous, qu’il l’a fait de travers ; lui, il voit qu’il l’a fait. »

Au fond, j’y repense de plus en plus à cette fameuse B.A. des scouts. B.A pour « bonne action ». Baden-Powell, le fondateur du scoutisme, avait imaginé dans la loi du boy-scout que pour réussir sa journée il lui fallait réaliser au moins une B.A ! S’est-on assez gaussé de cette naïveté des mouvements de jeunesse. Et si le scoutisme avait raison ? Si nous appliquions réellement de telles petites recettes à notre vie ? Mais voilà, je rêve… je sais que vous allez devoir faire vos comptes, je devine que vous allez prendre de l’essence et calculer le montant de son augmentation, que vous penserez aux différents postes de votre budget.

Alors ils sont tellement loin de nos préoccupations ce jeune homme déguisé en clown qui fait rire les enfants condamnés dans l’aile la plus reculée de l’hôpital, cette fille qui sort des cours et décide de ne pas rentrer regarder le feuilleton insipide de la télévision mais d’aller jouer (sans le dire aux copines) de la guitare pour des adolescents handicapés, cette infirmière sous-payée qui parcourt la campagne sous la pluie pour aider une vieille dame à s’endormir…

Lucain, ce poète latin compagnon de Néron, dans « La Pharsale » écrit, en 60 de notre ère chrétienne : « Le genre humain vit grâce à quelques hommes ». J’en ai croisés, vous aussi je pense, mais ils sont la plupart du temps anonymes. Ce qui ajoute à leur grandeur.

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