La passion est souvent l’ingrédient indispensable, même s’il n’en est pas l’unique, d’une réussite. Je n’entends pas le mot « réussite » comme un accomplissement, un but atteint, un confort dans sa vie, mais bien comme une adéquation entre ce qu’on souhaite, ce qui existe en devenir au fond de l’âme et ce que l’on vit.

Ma profession, en grande partie publique – une passerelle entre des créateurs et une communauté humaine – m’a donné cette grande chance de côtoyer des artistes. Mieux, d’en croiser de milieux fort différents. Ils ont tous en partage une passion qui s’apparente à une vocation.

Bien sûr, on pense tout d’abord aux écrivains, aux chanteurs, aux architectes, à tous ceux dont la profession elle-même sous-entend le mot « artistique ». On sait bien que plus ils vivent sincèrement leur œuvre de création, plus celle-ci y gagne en profondeur.

Mais le sait-on d’un chocolatier, par exemple ? Et de tous ceux qu’on nomme les artisans ? Quelle est la différence entre artisan et artiste ? Un artisan est une personne qui exerce pour son propre compte un métier manuel généralement traditionnel, note le dictionnaire. Pour le même livre de référence, l’artiste est une personne qui crée des œuvres d’art… Ce qui signifierait qu’un artiste peut être un artisan et que la différence se situe entre le « manuel » et l’ « intellectuel » ? Voilà qui me paraît bien impudent pour l’artisan ! Cette définition semble écrite (sans les mains ?) par un lettré assuré de sa supériorité !

J’aime assez cette réflexion du philosophe français Maurice Blondel : « Ce mot (art) comporte deux sens symétriquement inverses, à partir d’une racine commune. L’artifex (artiste ou artisan) c’est l’homme incarnant une idée, fabriquant un être que ne fournit pas la nature. Mais ou bien cette création est subordonnée à nos fins pratiques (arts utilitaires) – ou bien elle nous subordonne à des fins idéales (beaux-arts) et satisfait, si l’on peut dire, des besoins non utilitaires : d’où, par hybridation de ces caractères primitifs de l’art, l’aspect magique, superstitieux, idolâtrique qu’il a pris aux débuts mêmes de l’humanité; d’où le dévouement, la dévotion de l’artiste à son œuvre; d’où le culte mystique de l’art chez les plus civilisés. »

Pour en revenir aux chocolatiers, et plus précisément aux praliniers (Notons en passant que c’est un terme de métier usuel qui n’est pas encore répertorié dans les dictionnaires), qui sont en Belgique parmi les meilleurs du monde, qui ne les a pas vus à l’œuvre (Le grand-œuvre de l’alchimiste culinaire ?) ne peut soupçonner la ferveur qui les anime.

Tout d’abord l’idée de l’œuvre : quelle saveur nouvelle, quel accord entre des parfums, quelle texture ? Ensuite l’esquisse : les essais, les améliorations, l’aspect, l’avis des autres. Enfin la réalisation : la mise en forme, la recette communiquée, la mise en vente et le partage avec le gourmet, soit le consommateur gourmand. (Là aussi, que de fois n’a-t-on entendu cette différence entre le sens des mots gourmet et gourmand ! Si j’osais, je dirais que c’est l’allusion « tarte à la crème » par excellence dans le domaine culinaire… Depuis le XVIIe siècle, gourmand s’applique à celui qui aime la bonne cuisine, est exigeant en matière de nourriture (mais le défaut de « gourmandise » a perverti la définition) et le gourmet (un nom pas un adjectif), depuis le XVIIIe siècle est celui qui apprécie le raffinement en matière de boire et de manger. Cherchez la nuance ! « Castanier était gourmand, il eut une excellente cuisinière; et, pour lui plaire, Aquilina le régalait de primeurs, de raretés gastronomiques, de vins choisis qu’elle allait acheter elle-même. » (Honoré de Balzac dans « Melmoth réconcilié »)

Autre exemple d’artiste : le chef cuisinier, le grand chef, le maître queux. Pour l’avoir, pour les merveilleux besoins d’un livre, vécu moi-même, je peux vous dire que la différence est souvent perceptible entre les cuisines récompensées d’une ou de plusieurs toques, étoilées d’une, de deux ou de trois étoiles. C’est presque indicible, si pas inexplicable ! Le même aliment avec quasi la même recette peut être bon, très bon, excellent.

Pour l’artisan, c’est d’abord tout ce qui est extérieur : du choix attentif de la matière première à la qualité du service en salle ; mais pour l’artiste c’est outre le savoir-faire un talent certain en plus. Ce petit quelque chose d’inventif qui fait la différence et qui bouchée après bouchée nous emmène dans l’entre-temps, cet espace où le temps semble avoir disparu.

Ne dit-on pas que le temps et l’espace sont justement la difficulté de l’être humain et que la résurrection nous en délivre ? Alors c’est un peu de paradis que l’artiste nous apporte ici-bas. « Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace, / Et rends-nous le repos que la vie a troublé! » écrit Leconte de Lisle en 1852 dans « Dies irae », extrait des « Poèmes antiques. »

Cette période de « trêve des confiseurs » comme on disait dans le temps, mais y-a-t-il même encore une trêve ? est propice à l’appréciation des artisans de toutes sortes, pour nos cadeaux, nos sorties… Pour n’en citer qu’un : si vous n’avez jamais eu l’occasion de savourer une praline de Pierre Marcolini, c’est le moment ! Un instant de paradis sur terre !

« Bon reste », comme on dit en Picardie wallonne !

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