Combien de « Mais… », de « Non, je… », de « Attends, tu… » tentent d’interrompre une conversation ! Souvent nous n’avons que peu de patience dans le dialogue que nous échangeons avec quelqu’un ; moins encore si l’interlocuteur n’est pas de notre avis.

Ne parlons même pas de ceux qui à la moindre question commencent par répondre « Non ! », on ne sait pour quelle obscure raison ou plutôt pour annihiler le sens de la question, en la reprenant à leur compte et pour s’en rendre maître.

Dans le monde de la chanson, certains étaient passés maîtres dans cet art du déni. Je me souviens d’une rencontre avec Georges Moustaki, qui vient de s’envoler pour ailleurs. A mon début d’interrogation : « Vous êtes un poète qui… », il rétorqua tout de suite : « Je ne suis pas poète… » ; il continua un long développement qui se terminait finalement par l’affirmation qu’il l’était. Sans doute tenait-il à ce que ce soit lui qui en donne la définition et puis qui l’affirme et pas moi qui n’y connaissait sans doute rien ?

J’évoque plutôt ici ceux qui n’attendent pas la fin d’une phrase pour réagir. Dans « Parler d’amour au bord du gouffre », Boris Cyrulnik compare la phrase à la vie elle-même. Mais l’idée est magistrale. Comment se rendre compte de ce que dit l’autre tant qu’il n’a pas terminé de parler, tant qu’il n’a pas développé son idée, quitte à ce qu’il la modifie encore en cours de propos. « Pour se faire une représentation du temps passé et à venir, il faut que les relations affectives mettent en lumière certains objets, gestes et mots qui feront un événement. Ainsi s’installe en nous un appareil à donner sens au monde que nous percevons. C’est pourquoi il faut attendre la fin de la phrase et espérer jusqu’à la fin de sa vie pour que le sens apparaisse. Tant que le point final de la phrase ou de la vie n’est pas posé, le sens est en constant remaniement possible. » Evidemment, ce que dit l’auteur des « Nourritures affectives » et autre « Ensorcellement du monde » sur la fin de la vie me touche aussi.

J’avais d’ailleurs noté en exergue de mon roman « Un équilibre fragile » cette phrase de Jean Cocteau, extraite du roman « Le grand écart » : « La carte de notre vie est pliée de telle sorte que nous ne voyons pas une seule grande route qui la traverse, mais au fur et à mesure qu’elle s’ouvre, toujours une petite route neuve. Nous croyons choisir et nous n’avons pas le choix. » Cette idée est en contradiction avec celle de Cyrulnik qui nous explique que jusqu’au dernier moment les choses peuvent être différentes de ce qu’on imagine.

Je suis aussi pour cette évolution permanente ; ce concept que le cerveau, incroyable ordinateur vivant, adapte tout à ce que nous sommes dans le présent. Je sais qu’il enregistre les souvenirs, qu’il les classe, qu’il les adapte selon notre état d’esprit actuel. Les optimistes sans doute auront tendance à conserver les souvenirs heureux, à les embellir, mais quoi qu’il en soit, aucune vérité n’est solide, réelle, immuable.

Pour en revenir à la conversation, il est évident que si l’on coupe la parole à l’autre c’est aussi parce que nous n’y sommes pas assez attentifs. C’est surtout vrai dans un couple. Il faut s’harmoniser avec l’autre. Le laisser s’exprimer ce n’est pas lui donner raison, ni le laisser nous dominer.

Enfin, il y a l’écoute, la qualité de l’écoute. Si nous laissons l’autre aller jusqu’au bout de sa phrase, il se sent en confiance, il s’explique mieux car il n’est pas obligé de se résumer, de précipiter le cours des mots, d’être sur le qui vive de l’interruption possible.

Au fond, c’est à l’opposé de ce que nous voyons et entendons depuis quelques années sur les antennes de radio et de télévision ! D’expérience, je sais que si vous n’avez pas préparé une idée forte et simple à exposer, vous ne pourrez jamais la transmettre intégralement. On ne peut plus prendre le temps d’étaler sa phrase : ou bien on est interrompu par un journaliste qui veut montrer qu’il connaît votre réponse, ou bien on est poussé à accélérer le débit de la phrase pour donner une idée de vitesse, de rapidité, afin d’obtenir ce qui ne sera finalement rien d’autre qu’une narration superficielle.

Pour donner un exemple, il faut mesurer l’énorme différence entre une rencontre – pour éviter de vous parler des nôtres – orchestrée par le Français Marc-Olivier Fogiel (lorsqu’il présentait sur France 3 « On ne peut pas plaire à tout le monde») et une rencontre préparée par l’Américain James Lipton (dans « Inside the Actor’s studio »). Des acteurs interrogés par Lipton, j’ai retenu des moments, des sourires, des échanges superbes ; du brouhaha de Fogiel, je ne retiens que le désordre, les fous rires provoqués et le faux suspens… bien peu de choses.

L’être et le paraître, comme toujours ! Enfin pour conclure, voici ce trait très connu de Woody Allen mais que je ne me lasse pas de répéter : « La réponse est oui. Mais quelle était la question ? »

woody allen012

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