L’idée n’est pas tant de freiner le temps qui passe – qui le peut ? – que de ne pas se perdre dans le passé (avec des échecs et des réussites) ou dans l’avenir (avec nos projets ou nos impuissances). Alors il nous reste à vivre intensément le présent.

« L’amour vit l’instant présent, ne se retourne pas sur le passé ni ne s’inquiète de l’avenir. L’amour c’est maintenant ! » C’est une réflexion du conférencier américain Léo Buscaglia, qui a souvent disserté sur le défi de l’amour. Il note par ailleurs avec humour : « Vivez chacun de vos jours comme si c’était le dernier, vous finirez bien par avoir raison. » J’aime aussi quand il déclare : « Nous sous-estimons souvent le pouvoir d’un contact, d’un sourire, d’un mot gentil, d’une oreille attentive, d’un compliment sincère, ou d’une moindre attention ; ils ont tous le pouvoir de changer une vie. »

Notre existence quotidienne est envahie de sollicitations de toutes sortes. Nous avons d’ailleurs pris l’habitude en ces années de progrès technologiques de faire plusieurs choses à la fois. Parfois, elles sont dangereuses (téléphoner en conduisant sa voiture), parfois elles sont curieuses (écrire un texte sur son ordinateur et dialoguer en même temps par texto). Combien d’étudiants prétendent mieux apprendre leurs cours (à tout le moins ne pas être distrait) en écoutant de la musique !

Et pourtant, il me semble que la force du présent c’est de pouvoir se concentrer sur une action au moment où on la mène. Elle est forcément réalisée avec plus de qualité. La lecture d’un livre, si elle peut se faire (et sans doute pour des lectures plus faciles) sur une plage ensoleillée au milieu des cris d’enfants, des appels de vendeurs de chocolats glacés, n’est jamais plus enrichissante que dans le silence d’une fin de journée, sans télévision, sans radio, sans enfants à suivre du coin de l’œil. C’est ainsi qu’on entrera le mieux dans un autre univers, dans une réflexion, dans un récit, que l’on empruntera le plus efficacement la passerelle lancée vers nous par un écrivain.

Comment mieux savourer des phrases comme celles qui suivent et que je lisais récemment vers minuit dans « Un itinéraire spirituel » de Jan Sulivan. Elles concernent notre propos, qui plus est ! « Le regard bienveillant que l’on porte sur un temps révolu n’est jamais que pitié déguisée de soi », « Il existe une race d’hommes qui portent en eux le clochard en filigrane, ceux qu’un rien rend heureux, un merle sur l’herbe, des lichens sur un mur, une flaque de soleil sur un arbre, ceux qui vivent pleinement l’instant, ils sont immortels, c’est pour eux que j’écris » et ceci : « Bondissez sur l’instant, le passé et le futur sont dedans, il porte en lui sa charge d’éternel. »

Être le plus possible dans le présent, cela veut dire beaucoup de choses finalement : avoir une réelle conversation avec quelqu’un, l’écouter, ne pas se laisser distraire, lui répondre juste et pas à côté ; au restaurant ou en groupe, couper son téléphone afin de ne pas précisément « couper le fil » des idées et des mots qui circulent ; écouter ses enfants même après une longue journée de préoccupations.

Car ne sont pas toujours mises en action les recettes (parfois commerciales) qui aident à la concentration, comme la salle obscure du cinéma ou du théâtre, la mise en scène colorée et tapageuse de la publicité télévisée, les multiples haut-parleurs dans la voiture.

Être au présent demande sans doute de l’exercice, une discipline. Osons-nous encore aujourd’hui parler de « discipline », alors que la moindre atteinte à notre confort nous hérisse ? « La discipline en soi n’est pas un concept empoisonné, seule l’est la discipline imposée au lieu d’être choisie » écrit très justement en 1981 l’auteur de Science-Fiction Jack Vance, dans le 5e tome de sa saga des princes-démons : « Le livre des rêves ».

Il faut faire un effort, pouvoir nettoyer son instant présent, l’aménager comme on le ferait d’une clairière pour y prendre un pique-nique (Cela se fait-il encore ?) : débroussailler un peu, se mettre à l’abri du vent, couper les branchages qui gênent, chercher le coin d’herbe tendre dans l’ombre tiède… et vivre pleinement ce repas pris avec des êtres aimés hors du temps qui passe.

Tout cela se résume à la disponibilité. Nous sommes confrontés à tout moment dans les séries télévisées à des personnes, sans doute importantes, qui refusent de recevoir une personne, d’écouter une requête, de prendre quelques minutes pour un autre. « Demandez de me rappeler ! Qu’il revienne un autre jour ! Je suis occupé ! » Est-ce un modèle (américain) à suivre ? Celui du rabâché « le temps c’est de l’argent » ? Le temps ce n’est pas de l’argent, c’est la vie !can-stock-photo_csp10349492

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