Pour ceux qui vivent selon un horaire variable et qui veulent néanmoins suivre des émissions de télévision existe l’enregistrement. Il est de plus en plus au point, loin des lourdes cassettes à bobiner et rembobiner et à leur qualité douteuse. Pour ceux qui peuvent suivre chaque soir les propositions des chaînes de télévision – et Dieu sait si nous pouvons en capter ! – l’évidence est tout d’abord qu’il faut accepter le moment de diffusion, mais aussi ce qui précède et ce qui interrompt le programme. Avouons qu’il existe des pages de publicité, comme on disait encore il y a peu, qu’il est bien indigeste de revoir plusieurs fois.

Tout cela pour en arriver au cas particulier de la série télé, un genre récent et qui conquiert le public le plus large en DVD. Il semble surtout avoir pris de court un certain nombre de responsables de la profession. Je pense en particulier au secteur du doublage et du sous-titrage : il est des voix – même pour des personnages importants (le docteur House, par exemple) – qui ne collent pas du tout à la réalité du personnage, qui sonnent faux, qui s’entendent dans beaucoup de rôles de séries différentes. Il est donc intéressant, ce que les chaînes francophones ne proposent nullement, de suivre la version originale sous-titrée. Là aussi, on a des fautes d’orthographe à la pelle ! Et combien d’approximations ou de jeux de mots mal traduits !

Cela dit, je résume donc en disant que c’est la liberté d’utilisation qui emporte l’adhésion : on regarde quand on le souhaite, autant de temps qu’on le souhaite, de la manière qu’on souhaite : voix originale, sous-titrée, etc.

Quant au fond, il ne faudrait plus croire qu’il ne s’agit que d’un épiphénomène lié à la mondialisation et à la rentabilité des programmes de télévision (Même si…). Marc Moulin, auteur de l’essai « La surenchère (l’homme médiatique) », n’hésitait pas à déclarer « qu’il s’agit de la plus grande révolution culturelle populaire depuis l’avènement de la musique rock. » Et de développer, en insistant sur la qualité des réalisateurs, des scénaristes, des acteurs des meilleures séries. C’est bien là que se situe aux Etats-Unis le vrai moteur de la culture, le cinéma ne jouant plus ou peu ce rôle-là. Avec Philippe Geluck, autre grand fan des séries, nous avons passé des soirées passionnantes à en débattre !

Il est vrai que des séries comme « Carnivalé », « Les Soprano », « Six feet under », « Deadwood », «  A la maison blanche » (et plus récemment : « Borgen », « Mad Men », « Breaking Bad », « Boardwalk Empire », « Hell to Wheels ») sont d’extraordinaires créations audiovisuelles, vecteurs d’une vraie culture. Ce qui est troublant, au fond, c’est tout-à-coup la différence inversée : ces « bonnes » séries télé sont considérées comme « marginales, pointues » aux Etats-Unis (avec par exemple une audace dans les dialogues), alors que leur achat et leur diffusion en Europe passent souvent par des chaînes généralistes de grande écoute (avec une sorte de censure, sous forme d’édulcoration dans les dialogues parlés ou sous-titrés).

Cette révolution est-elle ressentie par beaucoup de monde ? Sans doute. Et comme pour d’autres pans de l’offre culturelle, le pire côtoie le meilleur, avec son lot d’œuvres gentilles, sans autre but que la distraction, des œuvres violentes, jouant sur le voyeurisme. C’est dans l’ordre des choses : non seulement nous sommes libres d’aimer et d’apprécier ce qui nous convient, mais on peut aussi avoir des désirs différents à des moments différents. Pour faire court on peut évidemment aimer « Castle » et « Blue Bloods», comme on lira Marcel Proust, Philippe Sollers et Frédéric Dard. Où est le problème ? Foin des étiquettes !

Doit-on encore aujourd’hui considérer l’audiovisuel, l’image, comme une création moins « culturelle » que l’écrit ? Au nom de quoi ? D’ailleurs au moment où je vous écris à propos des séries télé, l’avancée de l’Internet n’est-elle pas à son tour en train d’occuper un terrain culturel ? A chaque ajout d’un outil, les gardiens de la nouveauté précédente mettent en garde.

On se souvient des phrases assassines envers la photographie par rapport au livre, au cinéma par rapport au théâtre. Ainsi, le réalisateur Jean-Luc Godard affirmait encore : « La télévision fabrique de l’oubli. Le cinéma fabrique des souvenirs. » Jolie formule, mais est-elle exacte ? De son côté le philosophe Pascal Bruckner défendait le livre et ironisait avec talent : « La télévision n’exige du spectateur qu’un acte de courage, mais il est surhumain, c’est de l’éteindre. » D’accord ! Même quand elle propose des émissions qui incitent à la lecture ou mieux de vraies créations écrites par de grands auteurs ?

Un excellent ouvrage, « Les Séries télé » de Jean-Jacques Schléret, Martin Winckler et Christophe Petit, qui date déjà de 1999, commence par ces mots : « En France,après avoir été longtemps considérées comme suspectes parce que « populaires », les séries ont aujourd’hui droit de cité. » C’est peut-être la réalité du problème ?

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