Puisque c’est l’automne, puisque me tourne souvent dans la tête cette chanson de Jacques Prévert et de Joseph Kosma « Les feuilles mortes » avec ce passage : « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, / Les souvenirs et les regrets aussi / Et le vent du nord les emporte / Dans la nuit froide de l’oubli. », parlons-en de ces souvenirs, qui justement ne tombent pas tous dans l’oubli. Je viens de me racheter l’album « Montand chante Prévert », un souvenir émerveillé de mes débuts en radio, car le responsable de la maison de disques de l’époque (Daniel Poutrain) m’avait demandé quel album je souhaitais pour ma Noël et j’avais choisi ce superbe disque ! Un geste que je n’ai jamais oublié !

Car les souvenirs ne sont pas toujours ou pas seulement des refuges, des regrets d’une période révolue et qu’on a tendance à embellir. Ils peuvent être une source d’énergie, de courage, d’espoir : l’entre-temps, la pause dans notre vie quotidienne bousculée et angoissante. En parlant du chocolat hier soir à Philippeville (Merci pour l’accueil si chaleureux et la salle « surremplie »), j’ai souvent évoqué son côté aphrodisiaque, une légende qui remonte aux Seigneurs de guerre mayas – En réalité, c’étaient moins les fèves de cacao que les piments auxquels on les mélangeait ! – et à des célébrités du genre, comme le marquis de Sade ou Casanova. Le premier faisait insérer un puissant alcaloïde dans les pastilles de chocolat et le second l’accompagnait surtout de champagne !

En parlant du chocolat, j’ai toujours plutôt expliqué que comme les souvenirs liés à sa consommation étaient heureux, il rendait donc euphorique et redonnait du tonus à ceux qui en mangeaient. Les fêtes de Noël, de Pâques, les gâteaux d’anniversaire, la Saint-Nicolas, toutes des occasions liées au chocolat et qui nous ramènent, une fois adultes, vers le monde de l’enfance ; plus particulièrement en Belgique, le pays du chocolat.

Ainsi, quand je croque un bâton (une barre), je me revois à la fin de l’école, assis au soleil sur les marches qui descendent vers le jardin de la maison familiale. Je suis seul avec ma mère, qui s’occupe dans la maison. Mes frères plus âgés sont encore en classe, mon père au travail. Je n’ai d’autre souci que de les attendre pour qu’on soit réunis au repas du soir : pas de problèmes d’argent ou d’amour, d’avenir ou de carrière, etc. Je n’ai pas dix ans ! C’est vers ces souvenirs-là que la saveur du chocolat me ramène…

Il est d’autres sphères de souvenirs qui peuvent aussi nous émouvoir, nous changer les idées, nous ressourcer, nous donner des forces. Je dirais que chaque photo est une possibilité de plongée dans le passé ; je comprends ceux et celles qui les classent avec soin dans leurs albums, qui les protègent aujourd’hui dans les dossiers de leur ordinateur. Ces instantanés (et puis aussi les prises de vue, les films) ressuscitent des personnages, des lieux, des circonstances et surtout des émotions.

J’ai revu mon père, ce week-end, grâce à une photo envoyée par un cousin. Mon père riait devant ce que je pense être sa maison natale. Et je l’entendais, je vous jure que je l’entendais ! Ce qui m’est revenu en premier lieu ce n’est pas l’évidente tristesse de l’avoir perdu – provisoirement, j’espère – mais tout l’amour et toute la tendresse qu’il m’inspirait, surtout lorsqu’il souriait, qu’il riait, qu’il se moquait. Il m’a légué dans mes gènes cet humour face au monde. Ensuite, je me suis senti mieux, plus léger, plus en accord avec ma place ici-bas. Voilà ce qu’apporte un bon souvenir.

Tous les grands auteurs sont d’ailleurs bien d’accord avec cette idée du souvenir. Victor Hugo écrit : «Créer, c’est se souvenir », Alphonse Karr note : «On n’invente qu’avec le souvenir », Alfred de Musset prolonge la réflexion : « Un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur » et Charles Nodier confirme enfin ce ressourcement : « On ne recommence plus, mais se souvenir, c’est presque recommencer. »

Bien sûr, il faudrait dépeindre toutes les nuances du souvenir, de la mémoire jusqu’à la nostalgie et la mélancolie, ce que Baudelaire appelait aussi le spleen. C’est dans « Le spleen de Paris » que Charles Baudelaire a ce trait magnifique : « Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit. » Cependant il y a dans le spleen une notion de dégoût des choses qui n’est pas du tout mon propos, je préfère le mot « mélancolie », qui dépeint un état quasi voluptueux et artistique. « La mélancolie est amie de la volupté : l’attendrissement et les larmes accompagnent les plus douces jouissances et l’excessive joie elle-même arrache plutôt des pleurs que des cris. » (Jean-Jacques Rousseau « Emile »)

Bref, ne repoussons pas ces pensées, ces réminiscences, qui nous assaillent au coin d’une rue, dans le reflet du soleil sur une vitrine, dans la couleur d’un regard, dans nos livres, nos caisses du grenier ou de la cave, sur les photos sépia… Et bénissons la technologie moderne qui permet au moins de photographier, de filmer, d’enregistrer si facilement les instants présents… qui deviendront des souvenirs !

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