Aujourd’hui, 1er novembre, c’est l’anniversaire de mon ami Salvatore Adamo. On n’oublie jamais de se le souhaiter car nos anniversaires sont proches, nous avons le même âge ! Notre rencontre date de son passage au crochet radiophonique en 1960/61 ; je l’ai interviewé pour un journal scout et nous nous sommes retrouvés à l’école de journalisme, pour ne plus nous perdre de vue. Ci-dessous, je propose le texte de mon discours à l’hôtel de ville de Uccle il y a deux ans, lorsqu’il y fut reçu comme « Citoyen d’honneur » !

Quelle bonne idée d’honorer Salvatore Adamo – non seulement il le mérite mille fois, sa modestie dût-elle en souffrir – non seulement nous sommes heureux et fiers de le connaître – mais c’est l’occasion de tenir sur lui des propos qu’on tient souvent trop tard.

En pensant à cet instant, je me suis dit que décidément il était plus facile de dire du mal de ses ennemis que du bien de ses amis !

Savez-vous que c’est grâce à lui qu’est né le Jeu des Dictionnaires, un jeu qu’il m’a fait découvrir un soir de pluie et que j’ai pu adapter en radio.

En ouvrant justement le dictionnaire des antonymes (donc de sens contraire, pour changer des synonymes), je pourrais vous faire découvrir par exemple une de ses qualités : insupportable, vilain, odieux, désagréable, méchant… tous ces antonymes nous amènent à l’adjectif « gentil ».

Mais évidemment il est bien plus que gentil !

Il est par exemple généreux et fidèle en amitié. Et c’est de cela que je voudrais d’abord témoigner… rapidement, car je suis de ce fait un peu obligé de parler de moi, de nous. Un peu comme un ami du marié le fait parfois au cours d’un banquet…

Lorsque j’avais 15 ans : je tenais un journal de bord, ce qui me permet de bien me souvenir de cette époque : un soir j’ai entendu une voix haut placée dans le crochet radiophonique de Radio-Luxembourg, que je suivais fidèlement. Les paroles m’avaient tout de suite accroché « si j’osais te parler comme à une maman … » Cela traduisait exactement mes sentiments d’adolescent fleur bleue. Quand j’ai entendu qu’il s’agissait d’un jeune Italien vivant à Jemappes. J’ai voulu l’interviewer pour les revues auxquelles je collaborais déjà; entre autres «Plein Jeu», une revue scoute où je signais de mon totem « Faon ironique ». Il a été gentil et généreux tout de suite et pour la première fois puisqu’il a accepté une interview d’un jeune amateur. J’ai donc rencontré Salvatore dans une maison du quartier du Coq, avec toute sa famille; moi, j’avais seulement emmené mon cousin Jean-Claude qui possédait un « box » de photo, avec l’image inversée !

Nous nous sommes retrouvés peu de temps après sur les bancs de l’école de journalisme. Nous avions en commun la passion d’écrire et de communiquer. Et nous étions timides ! Il prit ma place de premier de classe, car il était fort en tout ! Il m’impressionnait avec un large manteau noir doublé de soie rouge et puis il avait à Tournai son kot, qu’il appelait poétiquement sa « chambrette » dans une chanson. J’étais amoureux (je le fus toute ma vie) et elle était tournaisienne. Comme son kot était libre le WE, il me prêtait sa clé, non pas pour des galipettes, que je n’osais pas encore, mais pour loger si je ratais le dernier train pour Mouscron, après le cinéma. Toujours sa générosité !

Un soir, j’y suis allé alors que Salvatore n’était pas en WE; il composait une chanson à la guitare. Il me demanda mon avis : je lui dis que c’était bien, je le pensais : c’était « Tombe la neige ». Imaginez si j’avais dit non et s’il m’avait crû !

On ne s’est plus quittés. Je dirais même pour le meilleur et pour le pire.

Il y eut une époque d’intrusions nocturnes dont Salvatore se souvient sûrement, et surtout Nicole, dans sa maison d’Uccle, à une époque d’ »Excès » racontant mes peines de cœur…

Il y aussi des séances quotidiennes de jogging dans la Forêt de Soignes et le bois de la Cambre, où il m’avait demandé de l’accompagner pour qu’il retrouve la forme après une opération du cœur… Il m’offrait d’être un peu plus sportif ! Après quelques jours, c’est moi qui ne pouvais plus suivre !

Mais, au-delà de l’ami fidèle et généreux, au-delà de sa biographie que l’on connait ou de la star mondiale qu’il est – je considère surtout que Salvatore est un grand poète. A la fois simple, touchant, personnel et universel, ce qui est le propre des grands artistes.

Je voudrais vous dire un mot de mon ami poète.

« Le monde entier est un théâtre et le poète en a les clés et les éclairages » écrit Philippe Sollers.

« L’amour est muet, seule la poésie le fait parler » écrit Novalis, le poète allemand du 18°.

« D’abord on ne parla qu’en poésie; on ne s’avisa de raisonner que longtemps après » écrit Jean-Jacques Rousseau…

et on pourrait multiplier les réflexions autour de l’importance de la poésie.

Salvatore a été nourri de musique et de poésie, souvent des deux ensembles (et c’est pourquoi il chante) : dans le désordre, il a aimé ou aime Brassens, Prévert, Vian, Michaux, Ferré, Desnos, Breton, les poèmes-bulles de Buzzati (qui sont aussi des dessins érotiques) !

Mais je vous propose d’analyser un peu le poète.

Dans son répertoire, Il y a les poètes auxquels il rend hommage :

« Pauvre Verlaine » en 67 :

S’il n’y avait le sourire des fleurs

A quel soleil chaufferais-je mon cœur

sans toi

ou cette allusion au même poète en 81 dans « Il pleut dans ma chanson » :

Il y a même le soleil qui rouille

Ma guitare a des sanglots longs

ou encore dans « Fleur » et la part de l’ange en 2007 l’invitation de Baudelaire :

Fleur songe à la douceur

D’aller là-bas où le poète invite au voyage

Mais aussi :

« Elle» dédié à René Char

Elle marche dans les rues de la ville

Elle marche silencieuse et tranquille

« Théorème » dédié à Pablo Neruda

Depuis le temps que je t’aime

Je commence à t’aimer

Voilà le seul théorème

Que je peux démontrer

ou « Tous les bancs sont mouillés » dédié à Jules Laforgue…

Je n’ai même pas de chapeau

Je suis trempé jusqu’aux os

Je suis trempé jusqu’au coeur

Et je t’avoue que j’ai peur

De couler avec mes fleurs

Bien sûr existent aussi « le charmeur d’océans » et « Les mots de l’âme », deux vrais recueils, qui donnent l’occasion à Salvatore de s’expliquer un peu : il donne cette définition à un journaliste : « L’émotion c’est un frisson de l’âme»

Et puis, il y a ses propres textes dans les chansons, des poèmes, de vrais grand poèmes, comme on peut le juger avec ces trois courts extraits :

Mon café noir

le ronron du rasoir

un journal sans espoir

que je froisse

même le soleil

qui se lève pareil

quel que soit mon réveil

m’angoisse

(il faut s’aimer encore plus fort) 1984

J’aime quand le vent nous taquine

Quand il joue dans tes cheveux

Quand tu te fais ballerine

Pour le suivre à pas gracieux

(J’aime) 1965

Je cueille une étoile sur la route

Je cours de pierre en pierre dans le ciel

Je m’accroche aux algues rouges des arbres

Je disperse les feuilles de la mer

Quelqu’un veut-il m’entendre ?

Je suis une chanson

(Je suis une chanson) 1972

Il ne faut jamais oublier que c’est avant tout par son œuvre de création qu’un artiste se révèle. Ses souffrances, ses regrets, ses amours, ses hésitations, ses coups de cafard, ses coups de soleil, ses espérances, Salvatore les a tous chantés.

Et puis l’amour, toujours l’amour. L’amour, essence même de la vie.

Je ne connais à ce propos aucune chanson qui puisse traduire plus fidèlement cette évidence que « C’est ma vie », où la comparaison entre la femme aimée et le public est superbe.

Salvatore a avoué un jour qu’une de ses plus grandes émotions avait été, quand anonyme dans la rue, il avait entendu un passant siffler « c’est ma vie »…

Enfin, à propos de l’amour est des femmes, j’ai retenu deux déclarations de Salvatore : « Toutes mes chansons ne sont pas autobiographiques. Ma femme a dû faire preuve de beaucoup de patience ! »

Et cette superbe définition : « La femme est la pointe d’un iceberg, d’un univers extraordinaire de tendresse et de poésie ».

Parlons de tendresse, oui : Salvatore a répondu un jour à une journaliste : « Prenons plaisir à vivre avec les gens » et il a conclu par une magnifique et émouvante profession de foi : « J’aime tendrement les gens ».

Salvatore, nous t’aimons tendrement, je t’aime tendrement.

Je suis à gauche ! Ne riez pas de mes cheveux, de ma barbe, du noeud papillon (pas encore de lunettes)… Nous sommes en 1968 et c’était juste après une émission spéciale en public… Complices !

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