Lorsque j’étais jeune et que je me dépêchais sous le prétexte futile d’aller jouer, par exemple, un adulte de ma famille avait souvent cette phrase : « Du calme ! On n’est pas aux pièces ! »

Bien plus tard, j’appris que cette expression « le salaire aux pièces » était l’objet du chapitre XXI du « Capital » de Karl Marx. « Le salaire aux pièces n’est qu’une transformation du salaire au temps, de même que celui-ci n’est qu’une transformation de la valeur ou du prix de la force de travail. Le salaire aux pièces semble prouver à première vue que ce que l’on paye à l’ouvrier soit non pas la valeur de sa force, mais celle du travail déjà réalisé dans le produit, et que le prix de ce travail soit déterminé non pas comme dans le salaire au temps par la fraction mais par la capacité d’exécution du producteur. » On comprend qu’il fallait, souvent à domicile et sans surveillance, réaliser le plus de pièces possibles et que les heures ne comptaient pas…

Au fond, c’était l’inverse de la caricature du fonctionnaire de l’Etat, qui prestait des heures, quelle que soit l’intensité de travail qu’il y mettait.

Si j’y repense, c’est que je vois poindre depuis quelque temps un mouvement international qui prône le « ralentissement » ! Des articles récents du « Devoir » de Montréal ou de « Clés des connaissances » en France font le point sur une « Slow Revolution » lancée par les Américains. L’écrivain Anglo-Canadien Carl Honoré a consigné l’idée générale dans « L’éloge de la lenteur » : « Je m’attaque à cette idée reçue » explique-t-il « que plus cela va vite, mieux c’est, et qu’il faudrait occuper au maximum chaque heure de la journée. »

En France, Pierre Sansot a publié dans la foulée « Du bon usage de la lenteur ». Bref, un peu partout, on nous suggère un universel « lâchez prise ».

Bien sûr, on découvre des nuances dans ces propositions : pour certains il s’agit d’être moins concerné par le travail à faire, pour d’autres il s’agit de le réaliser plus lentement. Pour les uns, c’est une technique pour mieux appréhender un système philosophique – c’est le Tai-chi des Orientaux – pour les autres c’est se décrisper de l’accessoire pour mieux s’occuper de son entourage, l’essentiel, ou encore c’est moins de sacrifice et davantage de satisfaction.

Le philosophe Arnaud Desjardins explique, après avoir pris l’exemple de la plaque photographique qui prend et du miroir qui accueille mais ne prend pas : « Si nous apprenons peu à peu cette attitude de lâchez prise, celle-ci finit par imprégner toute l’existence et crée en nous une grande détente : l’événement se présente, mais la réaction mécanique ne se produit plus. Les émotions font place à l’équanimité ! » Equanimité est un joli mot littéraire qui signifie égalité d’âme.

Le danger de la lenteur, si elle est poussée à l’extrême, sera l’immobilisme. C’est ce qui grippe souvent la séduisante idée de « ici et maintenant », qui peut se muer en « après nous les mouches ! » ou « à quoi bon faire quelque chose ? »

Mais son côté le plus intéressant est de pouvoir faire face d’une autre manière aux aléas de la vie. « Celui qui va avec le courant de manière détendue accomplit la même descente avec bonheur et aborde les difficultés avec souplesse. Tous les maîtres le disent : notre erreur est de porter inutilement sur nos épaules le fardeau de notre existence. » (A. Desjardins)

Et voilà que je repense d’une nouvelle manière le roman du Québécois Bruno Hébert, que j’ai rencontré un soir à Passa Porta, intitulé : « Le jeu de l’épave ». Car précisément ce jeu est de laisser son corps ballotter dans les vagues, comme un tronc d’arbre qui échouerait sur une plage. « On se couche dans la mer à l’endroit où vient se briser la vague. On fait l’épave, on se laisse traîner, égratigner, broyer dans le sable et les algues. Si on ferme les yeux, on est alors entraîné dans une sorte de danse utérine, inquiétante et mystique. Un état d’apesanteur, intimement lié aux éléments : ni l’eau ni la terre mais les deux à la fois. Maintenu en suspension dans le ressac de la mer, l’esprit peut alors se libérer et vivre des choses surprenantes. »

Bruno Hébert fait l’éloge de l’abandon, je voudrais au contraire faire celui de la maîtrise. Si nous ralentissons, si nous lâchons prise, si nous nous arrêtons, ce serait pour reprendre son souffle et mieux regarder en face les problèmes et les solutions à y apporter. Etre plus responsable dans la lenteur que dans le brouhaha et le chaos de la précipitation. Ce serait le contraire de la poussée d’adrénaline.

Bien des gens de télévision, pour ne prendre qu’un exemple, et que je connais, ont besoin de la tension, de l’urgence, du danger pour être au mieux de leur forme. Ils mettent en alerte maximale leur corps et leur esprit, quasi indifférents à ce qui les entourent. La plupart d’entre eux adorent arriver en dernière minute sur un plateau, poussés par l’absolue nécessité du direct !

Il faudrait leur conseiller d’essayer le contraire – le fameux lâchez prise – : arriver avant l’heure pour se mettre dans l’ambiance, dans le calme d’une préparation terminée, avec des notes rédigées et retapées correctement… et surtout, le cœur battant moins vite, la voix moins stressée, vivre le partage du sourire avec les autres artisans du spectacle, prêts depuis longtemps autour d’eux !

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