C’est Roland Barthes qui écrit superbement : « Suis-je amoureux ? – Oui, puisque j’attends. » Il est un temps unique, c’est celui de l’attente. On termine une chose et on est prêt à en entreprendre une nouvelle. On quitte un lieu pour un autre endroit ; on déménage. C’est comme si nous étions dans les coulisses du théâtre et que nous attendions la réplique, signe de notre entrée en scène. Cette époque est celle de tous les possibles : on a ouvert la porte et nous avons un regard à la fois sur la pièce qu’on quitte et sur celle qu’on investit. Nous sommes ainsi faits que nous ne pouvons évoluer qu’avec des racines aux pieds. 

Tout le monde n’est pas ainsi, je vous le concède bien volontiers ; mais qui n’a pas soupiré d’aise en retrouvant sa chambre après quelques nuits d’hôtel ? Quel Belge n’a pas souri de satisfaction en retrouvant la pluie, après un séjour sous la canicule d’un pays nord-africain ? Même si « c’était si bien » !

Cette période d’entre-deux, dans la liturgie chrétienne, c’est par exemple le temps de l’Avent, c’est-à-dire la préparation à la fête de Noël. Qui donc dans les textes des Livres, quel rédacteur inspiré, quel Père de l’Eglise, voulut d’ailleurs ces jeux de langage ? « Avent » est un mot d’origine latine : « adventus », arrivée, venue. Mais « avant » est un adverbe de temps qui, s’il vient également du latin, n’use pas du même emprunt linguistique puisque le mot de base est « abante », de «ab » et « ante », avant. En novembre 1928, Paul Claudel note dans son « Cahier » : « L’Avent est le temps du désir, l’attente dans le froid et dans la neige, la pluie et le vent. »

Sommes-nous toujours en attente de quelqu’un ? Oui, semble-t-il ! De la femme ou de l’homme de sa vie, du prince charmant… (« Le féminisme, c’est de ne pas compter sur le Prince Charmant » note Jules Renard en octobre 1904 dans son « Journal » ; mais c’était une autre époque ! Et il note par ailleurs, toujours sombre : « Si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente ». ) Pekka Himanem écrit à ce propos : « Saint Augustin écrivait qu’on trouverait au Paradis un dimanche éternel…La vie n’est juste qu’une longue attente jusqu’au week-end ».

Sommes-nous également en attente de quelque chose ? D’un lendemain plus confortable, de la chance, de la santé, d’une réussite, d’une rencontre. Oui, évidemment ! Alphonse Daudet a des phrases fort jolies à propos d’une des sortes d’attente. Dans ses « Lettres de mon moulin », et plus précisément dans le texte « En Camargue », il dit à propos du terme « l’espère » (Qui désigne l’affût dans le langage de la vénerie) : « L’espère ! Quel joli nom pour désigner l’affût, l’attente du chasseur embusqué, et ces heures indécises où tout attend, espère, hésite encore entre le jour et la nuit. L’affût du matin un peu avant le lever du soleil, l’affût du soir au crépuscule. » J’espère tout de même que l’attente du chasseur est plus belle que le résultat espéré, la mort du gibier.

« Le temps de la prime jeunesse, un âge rêveur, exalté, durant lequel on poétise la femme, on divinise sa chair inaccessible, on vit dans une attente farouche du miracle amoureux» Andréï Makine dans son superbe roman « La musique d’une vie » parle de la jeunesse, de l’aube de la vie. Mais l’espèce humaine qui possède l’imaginaire, contrairement aux autres espèces qui peuplent la terre, est-elle vouée à l’attente ? Tout le matériel mémorisé dans l’inconscient doit-il être vraiment une source d’angoisse ? Autrement dit, pourquoi ne sommes-nous jamais contents de notre sort ? Avons-nous besoin d’une attente pour survivre, pour nous battre ?

Dans « Le livre des proverbes » de la Bible, on trouve : « L’attente de celui qui attend est une perle très belle ; de quelque côté qu’il se tourne, il agira avec intelligence et avec prudence»

On peut, en revanche, être défaitiste comme Maurice Blanchot : « L’attente commence quand il n’y a plus rien à attendre, ni même la fin de l’attente. L’attente ignore et détruit ce qu’elle attend. L’attente n’attend rien. » On peut être pessimiste, comme le révèle ce proverbe populaire de France : « Qui se nourrit d’attente risque de mourir de faim ».

Reste donc à savoir si ne rien attendre est vivable ? Si cette façon d’être seulement en accord avec soi-même et le présent est le rôle imparti aux hommes « en attente », en sursis, de passage, sur la planète Terre ?

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