Maurice Barrès écrit qu’il ressentit une mélancolie analogue au remords en imaginant une certaine vie qu’il pourrait vivre. Nous avons tous quelquefois ce moment indicible, où d’un seul coup tout est remis en question. L’on se demande si ce fut le bon choix, si aux carrefours nous avons pris la bonne route, si les amis du voyage de la vie sont bien ceux qui nous conviennent, si les projets auxquels nous pensons sont ceux qui nous combleront… si notre existence même est utile.

On peut nommer cet état de plusieurs façons : du plus familier « coup de mou » à la superbe mélancolie (« entre chien et loup » chante Léo Ferré), en passant par le blues et le spleen. C’est le talon qui frappe le fond de la piscine pour remonter plus vite à la surface de l’eau et respirer à nouveau profondément.

En général, la mélancolie apparaît avec un changement. Celui-ci peut concerner l’évolution de notre vie : comme le passage de l’enfance à l’adolescence, de l’adolescence à l’âge adulte, etc. Dans « Le crime de Sylvestre Bonnard », Anatole France, sceptique et raffiné, explique : « Tous ces changements, même les plus souhaités, ont leur mélancolie, car ce que nous quittons, c’est une partie de nous-mêmes; il faut mourir à une vie pour entrer dans une autre. »

Mais le changement peut également être accidentel : un déménagement, par exemple. Il est évident que dans la mesure où l’on se sentait heureux et créatif dans l’endroit que l’on va quitter, la remise en perspective doit se faire progressivement pour revivre mieux ailleurs. Ce moment où la mer est étale, c’est un moment de mélancolie. C’est le doute devant l’inconnu. Celui qui fut si bien décrit dans ces vers de Musset, qui s’appliquaient pourtant à autre chose : « Un petit air de doute et de mélancolie, / Vous le savez, Ninon vous rend bien plus jolie ».

Bien sûr, c’est une période – on le comprend bien – où on ne peut plus se raccrocher vraiment au passé, sinon à la certitude des souvenirs, et pas encore à l’avenir, où tout reste à conquérir. Certains y puisent une énergie nouvelle, celle de la découverte. D’autres s’inquiètent et s’interrogent. Ces interrogations forment notre entretemps : tout ce qui provoque notre réflexion, l’approfondissement de l’être est utile pour l’évolution. Le tremplin pour le saut vers l’étage supérieur.

Evidemment, il faut en sortir : quelques-uns évitent cet état pour demeurer dans l’action. « Tout le divertissait. Il ne s’ennuya jamais. Vous ne trouveriez pas dans les milliers de ces feuillets une trace de vague à l’âme, de «à quoi bon?» ou de neurasthénie. » écrit Romain Rolland dans « Le voyage intérieur ». D’autres se réfugient justement dans les souvenirs plus heureux en faisant le gros dos. Telle Jeanne Cordelier dans «La Passagère » : « Je me laissais bercer par le ronron du moteur, par la monotonie du paysage. Et, pour chasser mon blues montant, je nous imaginais, toi et moi, parcourant l’Ile-de-France à bicyclette. »

Pour qualifier la mélancolie, les Romantiques abusèrent du mot « spleen », qui finalement ne s’est jamais bien acclimaté à notre langue. On crut que le mot datait de Charles Baudelaire. Au XIXe siècle, il avait deux origines : l’une étymologique, l’autre géographique. Issu du mot grec qui désignait la rate, il situait un dérèglement organique la melancolia splenica. Mais ce qu’on voulait surtout désigner par le spleen était inspiré géographiquement par l’Angleterre, ses ciels bas et ses brouillards, mais aussi l’ennui mystérieux des Anglais. Et là Baudelaire parlait bien du « pays du spleen ». C’est l’ennui, certes, mais aussi l’angoisse et l’espérance qu’on garde emprisonnées. Ce qui rejoint notre définition d’aujourd’hui.

Il faut que ce voile sur le regard, que ce regard s’évadant dans le vague, soient le souffle récupéré avant la course nouvelle. L’optimisme doit reprendre le dessus. « Prenez garde à la tristesse, » écrit Gustave Flaubert à Guy de Maupassant « c’est un vice ! »

Comment faire ? A mon avis, ne pas combattre, simplement connaître et évaluer la situation pour mieux s’en sortir. Laisser venir cette dérive, se convaincre que c’est une salle d’attente, que très vite la porte s’ouvrira sur le spectacle. Profiter de cette descente floue en soi pour faire l’état des lieux, inspecter les oripeaux que l’on porte : ce que nous sommes en train d’accomplir en vaut-il la peine, ceux qui nous entourent sont-ils bien choisis, sommes-nous encombrés ou alors avons-nous froid ? Peu de monde pour nous réchauffer, peu d’activités intéressantes pour nous agrandir l’âme ? C’est le moment ! C’est une pause ! C’est une mise au point qui ne peut être que bénéfique.

Tenez voici encore un mot de Maupassant, avec ce superbe verbe  « alentir », calmer : « La mélancolie douce du crépuscule alentissait les paroles » (Boule de suif).

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