« Du bonheur on ne sait presque rien

on voit sa nuque blanche

et parfois il tombe dans les reins d’une femme. »

Je relis souvent ces vers libres de Lucien Noullez dans « La veillée d’armes », c’est de la pure poésie ! Car ces mots, par leur choix, par leur place dans l’espace de la page, par leur agencement et leur confrontation, par les remous qu’ils provoquent dans notre imagination, notre sensibilité, notre intelligence, permettent une sorte d’échange d’émotion intense qui grandit l’âme, qui l’enrichit, dans le sens le plus noble et culturel.

Si je parle de poésie, ce matin, c’est que vous avez été tellement nombreux à réagir au poème précédent que cela signifie quelque chose : votre intérêt.

Si vous vous laissez séduire, convaincre, vous comprendrez que dans cet entre-temps-là nous découvrons ce que nous sommes, car le poème permet de plonger au tréfonds de l’essence de l’être. Bien entendu, nous avons des sensibilités diverses, une compréhension modulable, des goûts (dont nous savons qu’avec les couleurs, nous ne pouvons discuter !) différents, mais c’est comme dans la rencontre amoureuse, dit-on : Il y a quelqu’un quelque part qui nous attend, avec qui nous échangerons tout. Quel bonheur quand ces personnes se reconnaissent et vivent leur fusion !

Pour la poésie, il s’agit donc de trouver les textes qui, au-delà de la première lecture, dans des mots dont les racines sont comprises et acceptées, même inconsciemment, nous touchent et nous envahissent. Ce peut être le texte le plus simple d’une chanson jusqu’à celui très abstrait et cultivé des chercheurs langagiers. Tous nous trouvons notre moitié d’orange poétique.

Et puis, cela évolue naturellement en parallèle à notre propre compréhension des choses de la vie. C’est un apprentissage. Je me souviens d’une interview de Jacques Brel, où il m’expliquait qu’il était facile de cueillir du lilas parce qu’il se trouvait à hauteur de visage, mais que le bonheur était bien plus grand lorsqu’on découvrait des violettes cachées sous les buissons et qu’il fallait se baisser pour les ramasser. 

Et puisque nous y sommes, quand je parlais de chansons, nous pouvons déjà comprendre la différence entre « je t’aime mon amour pour toujours » et « Y’a des marins qui naissent / Dans la chaleur épaisse / Des langueurs océanes. » (Amsterdam, Jacques Brel) Ces différences sont personnelles et je m’en voudrais de laisser sous-entendre une quelconque échelle de valeur. Je déteste les clans, les chapelles, les diktats.

Qui a dit un jour que la Belgique était le pays où l’on comptait le plus de poètes au kilomètre carré ? C’est un peu vrai. Tout le monde ne l’avoue pas, mais beaucoup écrivent. Et ceux-ci découvrent les vertus de s’envoler dans l’entretemps. Comme les plus grands, ceux qui revendiquent le titre de « poète », nous y arrivons la plupart du temps par hasard : «La poésie n’était pas mon métier; c’était un accident, une aventure heureuse, une bonne fortune dans ma vie » écrit Lamartine dans la préface de ses « Premières méditations » et un peu plus loin, il ajoute : « Cette voix que je cherchais et qui balbutiait sur mes lèvres d’enfant, c’était la poésie. »

Je parle ici de la poésie écrite, mais la poésie est un état d’âme. Elle se niche où elle veut. On peut aussi d’ailleurs l’associer à d’autres formes de création artistique. Je pense aux livres illustrés mais également aux œuvres musicales s’inspirant de poèmes, aux tableaux, à « Faust » ou « Didon et Enée » dans le domaine de l’opéra, à « Orphée » au cinéma, mais il est vrai que dans ce cas, il est conçu et écrit par Jean Cocteau, un poète « multimédia » dirions-nous aujourd’hui.

Et si vous voulez commencer votre initiation, pourquoi ne pas jeter votre dévolu sur Norge. Dans « Incubation » il décrit si bien l’élargissement de nos perceptions alors que nous aimons (cela procure le même effet poétique) :

« Tous mes sens

sont dardés

et sonores comme

une lentille de microphone.

Je ressens la pesanteur

graduelle

du crépuscule en dépression.

Je capte les piqûres sucrées

de ces parfums

à la pointe de mes doigts,

au tranchant ouvert de mes nerfs. 

Il est vrai aussi que je t’aime. »

(La photo de cette nuque : Hiroko, Kyoto, juin 1997 Copyr Thierry Girard)

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