Du livre de Louis Lavelle « La parole et l’écriture », écrit en 1942 mais réédité en Félin poche, je sors émerveillé par l’enrichissement de la réflexion. Toutes les références de ce qui suit en seront extraites.

Je voudrais m’attacher surtout aux considérations à propos de la lecture. Nous avons tous cette expérience de sortir grandis de la lecture d’un bon livre ; ce n’est pas toujours le cas : nous restons sur notre faim, nous interrompons la lecture faute d’intérêt, nous n’accrochons nullement…

L’auteur discerne trois sortes de livres et donc d’écrivains ; des degrés mesurés sur l’intérêt éveillé par la lecture. Il y a l’auteur qui parle uniquement de lui. Cela suscite de la curiosité, certes, mais avec parfois de l’irritation et même du mépris. D’autres paraissent s’oublier et parler du lecteur, mais dans ce cas ils donnent l’impression de violer l’intimité ou de faire la leçon. Enfin, certains auteurs nous obligent à nous oublier nous-mêmes et nous ouvrent l’accès d’un monde nouveau, dont on n’avait pas jusque-là dépassé le seuil et dont la contemplation nous éveille à la vie. « Qui parle non pas de soi, mais à soi et pour soi, me donne l’impression qu’il ne parle que pour moi : il est le seul qui parle pour tous. »

La lecture est un acte d’amour. On reçoit mais on donne tout autant. Certains disent qu’une bonne lecture éclaire notre vie. C’est exact, mais la réciproque est tout aussi juste : c’est notre vie, notre passé, notre expérience, nos blessures, nos plaisirs, nos réflexions, nos rencontres qui servent à éclairer tous les livres que nous lisons. Nous comparons, nous projetons, nous nous souvenons et c’est de la confrontation et de l’échange que naît l’intérêt de la lecture. « Il en est de la lecture comme de l’amour, où l’important est seulement la société que nous formons avec un autre être, car c’est elle qui crée la valeur plutôt qu’elle ne la suppose, et sous sa forme même la plus humble, c’est elle qui nous réalise, qui nous agrandit et qui nous porte au-dessus de nous-mêmes. »

Toujours dans la comparaison avec l’amour, il est vrai que les meilleurs livres ne sont pas uniquement là pour nous alimenter, nous enrichir l’esprit, nous conforter, mais aussi pour nous secouer. Ils nous secouent comme un arbre pour faire tomber les meilleurs fruits. Ils nous bousculent pour nous contraindre à nous remettre en question, à évaluer où nous nous situons dans la vie, dans ce parcours terrestre. J’utilise « terrestre » car Louis Lavelle évoque aussi la transcendance : « Le propre de la lecture doit être de nous faire entrer dans une atmosphère spirituelle plus pure. C’est pour cela qu’il vaut mieux lire les morts que les vivants et les vivants eux-mêmes comme s’ils étaient morts, comme s’ils n’avaient pas un corps que l’on pût rencontrer sur son chemin… » Bigre ! Voilà qui inscrit tout écrivain digne de ce nom dans une trajectoire qui le dépasse et réclame dès lors beaucoup d’humilité. Les jugements immédiats n’ont donc qu’une portée toute relative, même dérisoire.

Fascinantes aussi les réflexions autour de l’ensemble des lecteurs, ce qu’on nomme aujourd’hui, pour un magazine ou un journal, le « lectorat ». Il se fait donc que par l’action d’un seul être, l’écrivain, un ensemble d’autres êtres sont réunis comme dans une société : celles des lecteurs de l’écrivain ; chacun lit seul, chacun communie pourtant à la même source. « C’est une société invisible et spirituelle qui prolonge l’autre et nous apprend à le pénétrer. »

On sait aujourd’hui que la communication mondiale permet aussi de s’identifier, de se faire connaître, d’échanger des informations, des avis, des critiques. De grands écrivains possèdent leur site et leur forum et celui-ci, à la différence du forum antique romain où c’est la parole qui pouvait disserter sur l’écrit – les lois politiques en ce temps-là -, propose une discussion par écrit sur l’écrit. Souvent les moments les plus intenses dont on débat entre lecteurs sont ces moments fugitifs où le romancier nous porte au-dessus de nous-mêmes et nous permet de faire jaillir une lumière plus intense dans notre vie quotidienne.

Tout aussi pertinentes les pensées qui concernent le but de la lecture. On cherche la vérité dans les livres, mais on s’aperçoit vite que la vérité est en nous-mêmes : il faut déjà la posséder pour la reconnaître quand on la trouve ! « Le rôle de la lecture, c’est seulement de nous assurer une perception plus claire et plus sereine de certaines vérités que nous portons au fond de nous-mêmes où nous ne pouvons les discerner que par un acte d’attention et d’amour. »Voilà pourquoi il faut faire attention au choix de nos auteurs et de nos livres !

Un coin de ma bibliothèque, mais s’y ajoutent les dizaines de livres numériques !

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