Encore adolescent, le passage d’un livre d’Anatole France, un auteur qui représentait à mes yeux tout le sérieux de l’adulte (un prix Nobel de Littérature tout de même !), m’a beaucoup aidé à vivre. Si elle ne justifiait pas le fou rire qui me prenait si souvent lors de certains cours au collège, au moins cela partageait-il ma préoccupation de ne pas être une exception en ce domaine.

Cette citation disait à peu près ceci : que nous ne pouvions connaître la volupté si nous n’avions pas un jour été submergé de punitions alors que nous étions victime d’un fou rire inextinguible ! Et dans « Le jardin d’Epicure », le même auteur commente : «L’attrait du danger est au fond de toutes les grandes passions. Il n’y a pas de volupté sans vertige. Le plaisir mêlé de peur enivre. »

C’est une évidence de dire que le fou rire nous prend lorsque justement la situation l’interdit. C’est la raison pour laquelle avec Armelle ou Barbara dans « Forts en Tête » nous y avons succombé. C’est pourquoi je l’attrape encore aujourd’hui avec Philippe Geluck dans « Monsieur Dictionnaire » quand il est important de « mettre en boîte » la séquence ! Bref, malgré les obstacles et les conséquences (dont celle difficile de reprendre son sérieux), il est vrai que c’est un bonheur, un vertige, une volupté, comme dit l’académicien Anatole France.

Le fou rire semble ne pas dépendre de notre volonté. Il est étudié sérieusement par des psychologues : « À qui n’est-il pas arrivé d’avoir le fou rire, c’est-à-dire un rire qui éclatait d’autant plus violemment que l’on faisait plus d’efforts pour le retenir ? Quel était l’état d’esprit de chacun dans ces différentes circonstances ? Je veux contenir mon rire, mais je ne peux pas. Comme on le voit, c’est toujours l’imagination qui l’emporte sur la volonté, sans aucune exception. » Le Docteur Bruno Fortin, psy québécois, expliquait, quant à lui, au cours d’un séminaire consacré au « combat contre le stress » : « Le fou rire est-il bon pour la santé mentale ? C’est vrai que le fou rire détend… Avez-vous déjà vu un jeune enfant qui a un fou rire ? Les muscles de ses jambes se détendent, ses genoux fléchissent… Il se roule bientôt par terre. Un peu plus longtemps et ce sont les muscles de sa vessie qui se détendent… Une grande détente pour lui… mais une toute autre histoire pour sa mère. Heureusement, il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin dans la détente lors de vos réunions. Un sourire pourrait suffire. »

La définition du fou rire est un rire irrépressible. On utilise souvent, car nous aimons les clichés, l’adjectif « inextinguible » à propos d’un fou rire (mais aussi du désir, de la soif, de la faim, de la haine) : que l’on ne peut refréner. Dans sa nouvelle intitulée « Emmeline », Alfred de Musset écrit : «Enfoncée dans un grand fauteuil, Emmeline écoutait gravement; je n’ai pas besoin d’ajouter que cette gravité était troublée à chaque instant par un fou rire et par les questions les plus plaisantes. » et dans « La Révolte » (Le quatrième volume de la série romanesque, du roman-fleuve, « Jean-Christophe », l’histoire imaginaire d’un musicien allemand), Romain Rolland note : «Il rit de plus belle, il rit, il pleurait de rire. Pour le coup, on se fâcha. On cria : «à la porte!». Il se leva, et partit, en haussant les épaules, le dos secoué par un accès de fou rire. Cette sortie fit scandale. » Une notation qui se rapproche des moments vécus et détaillés plus haut…

Le fou rire est donc lui aussi un moment où l’on passe dans une autre dimension, où l’on s’abstrait du monde réel; dans ce cas de façon spontanée. Cet abandon naturel le rend très communicatif. Comme pour toute émotion réelle (le chagrin comme la joie), j’avoue que voir et revoir la séquence d’un vrai fou rire me fait immédiatement le partager et rire. Je suis un fan absolu de ces séquences. Sans doute parce que je les comprends bien. Mieux encore, je partage cette ivresse douloureuse de celui qui tâche de ne pas y céder, n’y arrive pas et ouvre toutes les écluses du rire baigné de larmes !

Mais c’est un entre-temps aléatoire ! On le vit intensément – ô combien ! – le temps de sa contradictoire durée; contradictoire car on est obligé de tout faire pour l’arrêter alors que c’est une jouissance rare. Elle s’apparente sûrement à l’interdit, voire au péché.

Pour être rassuré, j’ai tout de même cherché dans les livres une phrase à laquelle nous raccrocher en finale et j’ai trouvé : « Le rire est la seule perversion qui soit saine ou du moins qui puisse conduire à devenir sain. » (Bernard Guillemain « Le rire et les rêves ».)

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