Puisque c’est l’automne, comme me tourne souvent dans la tête cette chanson de Jacques Prévert et de Joseph Kosma « Les feuilles mortes » avec ce passage : « Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, / Les souvenirs et les regrets aussi / Et le vent du nord les emporte / Dans la nuit froide de l’oubli. », parlons-en de ces souvenirs, qui justement ne tombent pas tous dans l’oubli.

Car les souvenirs ne sont pas toujours ou pas seulement des refuges, des regrets d’une période révolue et qu’on a tendance à embellir. Ils peuvent être une source d’énergie, de courage, d’espoir : l’entre-temps, la pause dans notre vie quotidienne bousculée et angoissante.

Il est d’autres sphères de souvenirs qui peuvent aussi nous émouvoir, nous changer les idées, nous ressourcer, nous donner des forces. Je dirais que chaque photo est une possibilité de plongée dans le passé ; je comprends ceux et celles qui les classent avec soin dans leurs albums, qui les protègent aujourd’hui dans les dossiers de leur ordinateur. Ces instantanés (et puis aussi les prises de vue, les films) ressuscitent des personnages, des lieux, des circonstances et surtout des émotions. J’ai revu mon père, ce week-end, grâce à une photo envoyée par un cousin. Et je l’entendais, je vous jure que je l’entendais ! Ce qui m’est revenu en premier lieu ce n’est pas l’évidente tristesse de l’avoir perdu – provisoirement, j’espère – mais tout l’amour et toute la tendresse qu’il m’inspirait, surtout lorsqu’il souriait, qu’il riait, qu’il se moquait. Il m’a légué dans mes gènes cet humour face au monde. Ensuite, je me suis senti mieux, plus léger, plus en accord avec ma place ici-bas. Voilà ce qu’apporte un bon souvenir.

Tous les grands auteurs sont d’ailleurs bien d’accord avec cette idée du souvenir. Victor Hugo écrit : «Créer, c’est se souvenir », Alphonse Karr note : «On n’invente qu’avec le souvenir », Alfred de Musset prolonge la réflexion : «Un souvenir heureux est peut-être sur terre plus vrai que le bonheur »  et Charles Nodier confirme enfin ce ressourcement : « On ne recommence plus, mais se souvenir, c’est presque recommencer« . 

Bien sûr, il faudrait dépeindre toutes les nuances du souvenir, de la mémoire jusqu’à la nostalgie et la mélancolie, ce que Baudelaire appelait aussi le spleen. C’est dans « Le spleen de Paris » que Charles Baudelaire a ce trait magnifique : « Cette vie est un hôpital où chaque malade est possédé du désir de changer de lit ».  Cependant il y a dans le spleen une notion de dégoût des choses qui n’est pas du tout mon propos, je préfère le mot « mélancolie », qui dépeint un état quasi voluptueux et artistique. « La mélancolie est amie de la volupté : l’attendrissement et les larmes accompagnent les plus douces jouissances et l’excessive joie elle-même arrache plutôt des pleurs que des cris. » (Jean-Jacques Rousseau « Emile »)

Bref, ne repoussons pas ces pensées, ces réminiscences, qui nous assaillent au coin d’une rue, dans le reflet du soleil sur une vitrine, dans la couleur d’un regard, dans nos livres, nos caisses du grenier ou de la cave, sur les photos sépia… Et bénissons la technologie moderne qui permet au moins de photographier, de filmer, d’enregistrer si facilement les instants présents… qui deviendront des souvenirs !

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