La plupart du temps, on considère que plonger dans son passé apporte mélancolie et regrets. Ce peut être le cas. Mais lorsque le souvenir qu’on revit – et sans doute il apparaît tel qu’on l’imagine aujourd’hui et non pas tel qu’il était hier – est source de plaisir, de sourire, de bonheur, il est alors un puissant moteur d’énergie. Non seulement le cerveau est oxygéné d’une certaine manière, comme on le fait pour des étangs, mais bien plus : notre présent reprend des couleurs !

Même la trop célèbre « madeleine » que Marcel Proust trempe dans sa tasse de thé était, comme le révèlent ses brouillons, une tranche de pain grillé, un « toast » ! Quoi qu’il en soit, ce geste déclenche un souvenir que l’auteur revit intensément. « A la recherche du temps perdu » est un titre ambigu, car perdons-nous jamais notre temps ? Chaque seconde est porteuse de mille choses. Même durant le sommeil, nous savons combien notre cerveau peut encore avoir d’activité.

Que l’on recherche des « instants », perdus dans la multitude des instants qu’on a vécus, est bien plus intéressant. On peut même essayer en passant de définir quand le temps est vraiment perdu ? Pour Boris Vian, « Le temps perdu c’est le temps pendant lequel on est à la merci des autres » ; mieux encore, pour Le Tasse (Torquato Tasso, poète italien du XVIe siècle) : « Tout le temps qui n’est pas consacré à l’amour est perdu », de même pour Victor Hugo : « Tout le temps est perdu que l’amour ne prend pas. » Une fois pour toutes, la règle commune, universelle, immémoriale elle, est bien : « Aimons-nous les uns les autres » !

Evidemment, nous avons tous « des » moments, dont la remontée à la surface de la mémoire nous aide. Pour ma part, j’ai souvent expliqué mon amour du chocolat par cet instantané lumineux cueilli dans mon enfance : Je suis rentré de l’école – mes frères aînés y sont encore, mon père travaille de son côté – et je m’assieds en haut des trois marches qui descendent vers notre jardinet. Le soleil de quatre heures est doux. J’ai sans doute sept ou huit ans et je déguste mon « quatre heures » : une tartine, une pomme, une barre de chocolat. Je n’ai aucun des soucis qui nous tombent dessus très vite dans la vie réelle : sexualité, argent, métier… J’échange de temps en temps un regard avec ma mère qui sourit par la fenêtre de la cuisine, où elle évolue. Cet « instant » de bonheur me revient quand, aujourd’hui encore, le chocolat fond dans ma bouche !

On peut aussi remarquer que quasiment tous les sens entrent en action et cela enterre, plonge sans doute encore mieux l’instant dans notre mémoire profonde. Le sens du goût provoque donc ce retour au bonheur. Mais ce peut-être, c’est la force des chansons, le sens de l’ouïe. Depuis l’adolescence, l’écoute de la canzonetta italienne me comble de joie. Pourquoi ? Parce qu’en « cinquième latine », notre professeur, Jean Deronne, eut l’excellente idée d’emmener la classe pourtant exubérante et turbulente dans un voyage de Pâques en Italie : Rome, Pise, Florence… Je me suis racheté en coffrets CD les grands classiques du style : « Volare », « Come prima », « Ciao, ciao, Bambina », « Arrivederci Roma»… A leur écoute, je revois la gare Termini, la Fontaine de Trevi, (que je verrai d’une autre façon dans « La dolce Vita » de Fellini peu après et en compagnie de … Anita Ekberg !), le Forum, le Colisée, la basilique Saint-Pierre, les jardins de la Villa d’Este, à Tivoli, Fra Angelico, la photo classique devant la Tour de Pise, les copains de classe chahutant dans le dortoir, dont les fenêtres romaines donnaient sur le Tibre… et je pourrais continuer pendant des pages ! Ce voyage nous marqua à une époque où de tels déplacements étaient bien moins faciles et courants qu’aujourd’hui. « On voyage pour changer, non de lieu, mais d’idées », cette phrase d’Hippolyte Taine s’applique bien au propos.

La plongée dans les souvenirs, je vous la recommande ! C’est une recette à appliquer pour se sentir bien, mieux, pour s’en sortir, pour souffler sur le palier avant d’aborder la volée suivante des marches de l’escalier. Cette plongée peut être justifiée d’abord par la poésie : « Le souvenir est poésie, et la poésie n’est autre que souvenir » (Giovanni Pascoli « Premiers poèmes »), ensuite par le grand mouvement évolutif de la vie : « Ne plus se souvenir, c’est peut-être ça, vieillir » (Jean-Marie Poirier « Le prix du souvenir ») !

Dans l’expo « Golden Sixties » en ce moment dans la gare des Guillemins à Liège, se trouve cette photo en compagnie de Joe Dassin à cette époque. (www.expo-goldensixties.be) Merci de me l’avoir envoyée !

Photo archivée par la Sonuma ! Merci !

 

Publicités