Toujours, j’ai envie d’être utile ! Est-ce un problème, cette envie d’être utile ? D’être utile à tout prix ? Comme si cette façon de penser était gravée dans la tête. « L’oisiveté est la mère de tous les vices » est un proverbe latin du IIIe siècle qui signifie, comme on le sait, que l’absence d’activité rend sensible à toutes les tentations. En anglais, on dit qu’un esprit oisif est l’atelier du diable ! « An idle mind is the devil’s workshop ».

Bien des personnes ont commenté le proverbe. Ainsi, Albert Jacquard dans « Petite philosophie à l’usage des non-philosophes » note-t-il avec le bon sens et la réflexion qui sont les siens : « L’oisiveté est, dit-on, la mère de tous les vices, mais l’excès de travail est le père de toutes les soumissions. »

Cette notion m’a été inculquée très tôt, non seulement à l’école et en famille, mais sûrement aussi dans le scoutisme. La notion de service y est omniprésente, celle de la bonne action, la célèbre B.A. quotidienne, par exemple. Jacques Laurent dans « Les bêtises » note : « Je vivais avec ma mère et ma grand-mère ; toujours, nous avons mangé mal parce que nous mangions utile (« tout fait ventre » disait ma mère.) »

Quoi qu’il en soit, je sais que l’idée de l’oisiveté m’a fait remplir les plages de mes activités qui se libéraient. Lorsque j’avais la maîtrise et l’expérience d’une émission de radio, et donc que je pouvais la réaliser plus rapidement avec plus de facilité ; le temps ainsi libéré, je voulais l’employer à une autre activité, mais jamais à une sorte de repos, de pause pourtant mérités. Cela fait penser à la phrase « Mais qu’est-ce qui fait courir… ? » Chez moi, ce ne fut jamais une boulimie de travail, car je ne prenais que la juste mesure du vide laissé, pas plus ; je n’ai jamais entrepris des choses irréalisables. Ce ne fut jamais ni la gloire ni l’argent, habituels moteurs de ces démarches. En cela, le service public m’a fortement aidé ! Quelle fut donc ma motivation ? Ne pas avoir l’impression d’être inutile !

L’autre précepte qui a présidé à cette philosophie de vie se trouve dans Matthieu, c’est la parabole des talents. Avec peut-être, lorsque j’étais enfant, la confusion entre le talent, monnaie, et le talent, « disposition naturelle ou acquise pour réussir quelque chose » disait Furetière ! Souvenez-vous de la Bible : « Il donna cinq talents à l’un, deux à l’autre, et un au troisième, à chacun selon sa capacité, et il partit. Aussitôt celui qui avait reçu les cinq talents s’en alla, les fit valoir, et il gagna cinq autres talents… » (25.15 et 16) Et la conclusion : « Celui qui avait reçu les cinq talents s’approcha, en apportant cinq autres talents, et il dit: Seigneur, tu m’as remis cinq talents; voici, j’en ai gagné cinq autres. Son maître lui dit: C’est bien, bon et fidèle serviteur; tu as été fidèle en peu de chose, je te confierai beaucoup; entre dans la joie de ton maître. » (25.20 et 21)

Il me semble donc, encore aujourd’hui, que la plus grande faute contre soi, contre l’humanité, est de ne pas utiliser le talent que l’on a.

Mais il faut d’abord se connaître, qu’on nous connaisse aussi, qu’on se rende compte de ses dons : il faut souvent de la chance pour y arriver. Une personne qui y croit pour vous, une famille qui vous laisse libre de tester vos aptitudes, quelles qu’elles soient, une intuition, des rencontres…

Lorsque vous faites cette découverte, vous avez encore le choix, comme dans Matthieu, d’enterrer vos talents ou de les faire fructifier en les mettant au service de tous. Julien Clerc interprète « Utile », un de ces textes plus engagés d’Etienne Roda-Gil. Julien a compris l’importance de partager son talent, qu’il soit utile dans la réflexion, mais aussi dans le rêve, cet entre-temps où l’on se ressource. « A quoi sert une chanson – Si elle est désarmée ? – Me disaient des Chiliens – Bras ouverts, poings serrés. / Comme une langue ancienne – Qu’on voudrait massacrer- Je veux être utile – A vivre et à rêver » N’est-ce pas pourquoi Salvatore Adamo a écrit « Inch Allah » ? Maxime le Forestier « Nés quelque part » ? Alain Souchon « Foule sentimentale » ? …

Croyez-vous au hasard ? J’en étais arrivé ici dans l’écriture de cette chronique, et je m’accordais une pause (vous savez que je me lève vraiment à l’aube). Tout en fredonnant ce matin la chanson « Utile », dont je viens de parler, et en partageant mon petit-déjeuner, je lis que la revue médicale « The Lancet » donne des projections de l’âge jusqu’à celui où nous devrions rester en bonne santé. Le commentaire d’un spécialiste, le professeur Saint-Jean, se termine par : « Le sentiment d’être utile, même en étant vieux, permet de se garantir un certain bien-être » !

(photo desertherapie)

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