« Si l’on bâtissait la maison du bonheur, la plus grande pièce serait la salle d’attente » Cet extrait du – décidément inépuisable – « Journal » de Jules Renard prouve l’importance indiscutable de ce moment. Prenons un exemple : Vous avez rendez-vous avec la personne que vous aimez ou que vous aimerez et vous l’attendez ; vous vous êtes installé bien avant l’heure à la table du fond, celle qui vous permet de surveiller l’entrée du café. Cet « entre-temps » est constitué de moments tristes et joyeux, mornes et excitants, agréables et angoissants. Si vous n’êtes pas un écorché vif, trop passionné, vous l’attendez dans ce lieu public, sinon, comme l’écrit dans « A la recherche du temps perdu », Marcel Proust : « Dans l’attente on souffre tant de l’absence de ce qu’on désire qu’on ne peut supporter une autre présence ».  Mais c’est une attitude extrême. Revenons à vous, aujourd’hui : Tout d’abord vous vous représentez son arrivée ; comment sera-t-elle habillée ? De quoi se sera-t-elle parfumée ? Sera-t-elle souriante, triste, émue ? Vous verra-t-elle tout de suite ? Vous vous forcez, puisque ce n’est pas encore l’heure, à l’observation des autres : ils entrent et sortent, boivent, rient, lisent des journaux, parlent entre eux. Les serveurs passent et déposent les consommations sur les tables. Les autres n’ont pas l’air d’attendre comme vous. C’est un autre monde, où vous n’êtes pas. Vous restez dans le vôtre, avec ce secret : j’attends la personne que j’aime ! Ensuite, comme l’explique bien Roland Barthes dans « Fragments d’un discours amoureux », cela va se jouer comme une pièce de théâtre. Vous attendez, la scène est ce lieu public où vous êtes assis, et vous regardez souvent votre montre. Soudain, l’angoisse et c’est le premier acte : s’il y avait un malentendu sur l’heure, sur le lieu ? Vous cherchez dans votre mémoire le moment et les circonstances où le rendez-vous a été pris, confirmé. Vous vous demandez s’il y a un autre café plus loin, vous ne voulez pas sortir pour ne pas la rater. Le deuxième acte est plus violent, car elle est en retard. Vous lui adressez des reproches dans votre tête : pourquoi ne pas avoir prévenu ? Pourquoi ne pas avoir confirmé ? Si l’autre était là comme je le lui reprocherais ce retard…. L’acte trois est constitué de l’angoisse à l’état pur : si elle ne venait pas ? Si elle m’abandonnait ? Et vous passez de l’absence à la mort. Vous commencez à penser au deuil de l’autre. Votre cœur se serre. La pièce est généralement écourtée par l’arrivée de l’autre, simplement retardée par les encombrements de la circulation et la difficulté de trouver une place pour se garer… Ce qui est intéressant à observer c’est que si l’autre arrive durant le premier acte, l’accueil sera calme ; durant le deuxième acte, il risque d’y avoir une « scène » ; durant le troisième acte, c’est l’action de grâce, la reconnaissance ! L’attente est donc un morceau de temps que l’on vit de plusieurs façons, avec des émotions différentes. On rapporte, sur l’attente, cette histoire : Un mandarin était amoureux d’une courtisane. « Je serai à vous, dit-elle, lorsque vous aurez passé cent nuits à m’attendre assis sur un tabouret, dans mon jardin, sous ma fenêtre. » Mais, à la nonante-neuvième nuit, le mandarin se leva, prit son tabouret sous son bras et s’en alla. Les attentes sont diverses. On attend une arrivée, un retour, un signe promis. Ce peut être futile ou énormément pathétique : dans « Erwartung » (« L’attente », la première œuvre lyrique de Schoenberg, écrite fin 1909 en dix-sept jours seulement !), une femme attend son amant, la nuit, dans la forêt ; même si on n’attend qu’un coup de téléphone, c’est pourtant la même et profonde angoisse. Tout est solennel : on n’a pas le sens des proportions. Roland Barthes écrit : « Suis-je amoureux ? – Oui, puisque j’attends » L’autre, lui, n’attend jamais. Parfois, je veux jouer à celui qui n’attend pas ; j’essaie de m’occuper ailleurs, d’arriver en retard ; mais, à ce jeu, je perds toujours : quoi que je fasse, je me retrouve désœuvré, exact, voire en avance. L’identité fatale de l’amoureux n’est rien d’autre que : je suis celui qui attend. » Evidemment Roland Barthes ne semble pas très optimiste dans sa description de l’attente amoureuse. Ailleurs pourtant, il parle de l’amoureux et de la fête : « La fête c’est ce qui s’attend. Ce que j’attends de la présence promise, c’est une sommation inouïe de plaisirs, un festin… » Georges Clemenceau eut cette phrase devenue célèbre : « Le meilleur moment de l’amour, c’est quand on monte l’escalier. » C’est faire peu de cas de l’autre et ne s’occuper que de soi, me semble-t-il. Car au bout de l’attente, il y a le partage, l’écoute de l’autre, la connivence, l’amour. « Nous pouvons vivre seuls, pourvu que ce soit dans l’attente de quelqu’un »   (Gilbert Cesbron « Journal sans date ») Dans la vie, heureux moments d’attente pour vivre mieux les retrouvailles !

(la photo est de Manu Kodeck, prise à Ottiginies, Publiée dans Photos http://milliersinstants.wordpress.com/category/photos/ )

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