Bien sûr, je suis sensible et touché par les élans de solidarité qui se multiplient en cette période de grand froid ! Mais j’aimerais écrire un peu sur l’hibernation. Comme nous sommes le résultat actuel de l’évolution, il doit sûrement rester en nous une envie d’hibernation ? Bien sûr, par rapport aux autres êtres vivants, nous avons reçu, grâce à nos échanges sociaux et culturels, les outils, les signes, les savoirs, les valeurs, un « plus » : la capacité sans équivalent dans le monde animal de penser, de conceptualiser, de se projeter dans l’avenir. Nous pouvons parler d’une âme. « C’est bien avec le cerveau d’ « Homo Sapiens » tel qu’il existe depuis ses origines qu’il nous reviendra, si nous avons la sagesse de nous en donner les moyens, de maîtriser notre avenir, y compris le plus lointain », note Axel Kahn dans « Et l’Homme dans tout ça ? » (Nil) Autrement dit, c’est plus l’évolution morale que l’évolution physique qui sous-tend la marche de l’Humanité. Et, au milieu d’une barbarie que nous observons avec angoisse partout – et si proche de nous – : le racisme, l’intolérance, la haine, nous devons tout de même nous convaincre que l’homme seul, parmi toutes les espèces vivantes, a la capacité de poser le problème de la dignité et des droits de l’Homme. Ce trajet dans le temps et l’espace terrestre se fait, en attendant mieux ?, avec notre corps, celui dont nous avons hérité. Et nous sommes aujourd’hui en plein hiver. Revenons donc sur terre, même si la pensée peut s’envoler où et comme elle le souhaite. George Sand dans « François le Champi » écrit : « L’automne est un andante mélancolique et gracieux qui prépare admirablement le solennel adagio de l’hiver. » Depuis le mois de novembre et jusqu’au printemps, la nature n’est plus qu’un vaste dortoir. Il n’y a pas que les arbres et la végétation qui prennent leurs vacances annuelles. Ça roupille sous la terre ou à ras de terre, ça ronfle dans les anfractuosités des murs ou des rochers, ça dort à poings fermés sous les éboulis ou dans les galeries souterraines creusées tout exprès pour ce sommeil de plusieurs mois. Il s’agit de récupérer des forces, de survivre sans nourriture en diminuant sa température et donc son métabolisme. Mais est-ce vraiment un sommeil ? Le professeur Peter Vogel de Lausanne est catégorique : « L’hibernation est un état physiologique que je ne qualifierais pas de sommeil. C’est différent. Suivant l’hibernant et sa température corporelle, il a des sensations plus ou moins fortes. Il en est certains qu’on peut prendre dans la main et reposer ensuite sans qu’ils ne se réveillent. D’autres animaux sont, au contraire, beaucoup plus sensibles.» La locution « Dormir comme un loir » est-elle justifiée ? Certes ! Puisque le loir hiberne du début d’octobre à mai ! Il se cache dans un trou d’arbre, dans une cavité entre des racines ou un terrier qu’il creuse jusqu’à un mètre de profondeur. Avouons que nous avons nous aussi tendance à prolonger la nuit, au chaud sous la couverture ou la couette ; à éviter les sorties dans la neige boueuse, sous la bourrasque et que nous n’aimons rien tant que le confort d’un lieu abrité et chaud. A Montréal, au Québec, il y a quarante kilomètres de galeries marchandes en sous-sol pour éviter d’affronter à l’extérieur le vent glacé et les congères (qu’on appelle là-bas des bancs de neige) ! Cependant j’ai appris de mon père cette façon de penser : quand quelque chose est inéluctable, tâchons d’en voir le bon côté pour s’affirmer, se grandir, se tremper dans l’effort comme un fer dans la forge. On peut profiter ainsi du sommeil pour prendre de la hauteur : « Dormir, rêver peut-être, seul moyen d’ignorer hardiment les limites du temps. » (Marguerite Andersen « Courts métrages et instantanés ») On peut plus sûrement encore utiliser le temps de cette petite hibernation humaine, reflet de notre animalité, pour penser. Car « L’hiver c’est la saison du recueillement de la terre, son temps de méditation, de préparation. » écrit Lionel Boisseau dans « La mer qui meurt ». Cela dit, on peut aussi se plonger dans la poésie. Elle possède en elle le pouvoir de nous emmener au fond de nous-mêmes. Les mots ont une telle résonance qu’ils vibrent de tous leurs sens empilés, ajoutés, mêlés… comme des vêtements d’hiver, des pulls, des manteaux qu’on superpose. Laissons les mots s’insinuer dans notre âme, ils y fleuriront un jour et nous seront peut-être d’un grand secours. Norge en 1933 éditait « Calendrier » et sous le titre « Décembre », voici ce qu’il écrit : « Les cristaux traversent une période de grande pureté./ Guéris de tout sourire et de toute mémoire, ils sont nus comme l’air et clairs comme la mort./ Et je reçois, je serre dans le creux de ma main leurs parfaites paupières. »

Mon jardin sous la neige....

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