Soudain la sensation m’est revenue, entière, avec le bruit, l’odeur, les circonstances. Je devais avoir 4, 5 ou 6 ans. A Mouscron existaient encore des lignes de tram. L’une d’entre elles passait en haut de mon avenue, un arrêt sur la place, et nous permettait de nous rendre chez mes deux grand-mères, qui habitaient l’une en face de l’autre (ce qui assurément a dû faciliter la rencontre de mes parents !), avenue des Villas. (Je n’ai connu aucun de mes grand-pères !) Lorsque j’étais chez ma grand-mère maternelle, le tram semblait frôler le vitrail (avec les signes colorés et stylisés de son métier d’architecte) de la grande cuisine et secouer un peu les soubassements de la maison. On l’entendait aussi venir par un sorte de pinpon étrange et rauque. Parfois en fin de dimanche après-midi, nous courions pour y monter, ne pas le rater. Nous n’étions pas nombreux et je pouvais à mon aise, comme j’étais timide, me placer au centre de la voiture, là où une sorte d’accordéon se pliait et se dépliait au gré des tournants. Alors : le bruit des roues sur les rails, le passage des aiguillages et puis la peur de ne pas descendre à temps, la main glissée dans celle de mes parents pour sauter sur le trottoir; le marchepied me paraissait si grand ! C’était un court voyage que m’offraient mes parents, alors que la distance à pied n’était, au fond, pas très grande. Et puis ce fut aussi, parfois, plus tard, un petit pincement au coeur en voyant d’autres cousins en visite repartir chez eux dans leur voiture, alors que nous n’en possédions pas encore, voire dans un taxi, qui semblait l’apanage d’une grande richesse. Mais je crois que mon sentiment naissait moins pour ma situation personnelle d’enfant (je n’étais pas jaloux – je ne le serai jamais – de ce que les autres possédaient) que pour celle de mon père (ma mère à la maison avec ses quatre garçons était dans la norme de l’époque), qui exerçait un métier (qu’on disait)  moins prestigieux que celui des autres oncles : architecte, médecin, etc. Déjà le paradis de ma première jeunesse avait son ciel assombri de pensées plus grises ! Sans aucun doute… Et je me mis à écrire !

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