Pour qu’un plaisir soit complet, il faut sans doute qu’interviennent les cinq sens. C’est le cas lorsque nous dégustons une de nos excellentes pralines ! Le goût bien entendu, mais aussi la texture voluptueuse du chocolat, la vue de la couleur satinée, le son du craquement lorsque la praline se brise en bouche et le parfum rétro nasal du fourrage qui s’exhale lorsque la nourriture des dieux fond dans la bouche. Anthelme Brillat-Savarin dans sa « Physiologie du goût » l’explique fort bien : « Dans le même acte de gutturation, on peut éprouver successivement une seconde et même une troisième sensation, qui vont en s’affaiblissant graduellement, et qu’on désigne par les mots : arrière-goût, parfum ou fragrance». Les mots qui tournent autour du parfum m’ont toujours paru d’une grande volupté : flaveur, suave, arôme, balsamique, capiteux… Il est probable que mes premiers souvenirs odoriférants sont liés à ce flacon lourd encapuchonné d’un couvercle bordeaux, au dessin tarabiscoté de l’époque, qui trônait sur la coiffeuse de ma mère et que je venais renifler en cachette. Peut-être « Shalimar » de Guerlain, où je sais aujourd’hui qu’on y trouve du jasmin, de la bergamote, de la vanille et de l’iris ? Peut-être « Femme » de Rochas, avec de la pêche, du santal et de l’ylang-ylang ? Bien sûr le parfum m’emmenait déjà dans l’entre-temps, là où l’esprit se ballade librement au gré des sensations. « Notre enfance laisse quelque chose d’elle-même aux lieux embellis par elle, comme une fleur communique un parfum aux objets qu’elle a touchés. » écrit Chateaubriand dans ses « Mémoires d’outre-tombe ». Comme le temps passe vite quand je considère les visages disparus et dont les baisers sur la joue étaient liés au parfum. De vieilles cousines, des tantes qui s’inondaient de « Arpège » de Lanvin, de « Vacances » de Jean Patou, de « Miss Dior »… Le nom de l’un d’eux s’entête dans ma mémoire. Cette fois moins par son bouquet que par la musique de sa publicité qui me subjuguait. Elle annonçait une émission qui passait le soir sur Radio-Luxembourg et qui était parrainée par les parfums Bourjois. « Avec un J comme joie » ajoutait le slogan clamé par Charles Trenet lui-même, celui de « Y a d’la joie »! La publicité des parfums, dans les rares magazines féminins qu’on achetait à l’époque, était aussi d’une grande classe et me semblait audacieuse. J’aimais les silhouettes de femmes esquissées, parfois d’une simple évocation des lèvres. Elles étaient suggestives de soirées amoureuses, de sorties brillantes : tout ce qui pouvait encore paraître impossible à l’adolescent timide que j’étais. Outre les parfums des beignets lors du carnaval, des crêpes lors de la Chandeleur qui montaient de la cuisine jusqu’au deuxième étage où j’avais ma chambre, pêle-mêle me reviennent ceux du jardin et de la glycine, de la pomme croquée à quatre heures, des œufs de Pâques en chocolat (encore !)…et le parfum du café ! Celui que préparait mon père, tôt levé et aussi celui de la torréfaction qui pénétrait par les fenêtres ouvertes de la classe matinale – avec tous les bruits de la vie encore inaccessible et dont on nous privait – et qui me chatouille encore les narines. Georges Duhamel dans « Salavin » décrit cela : « Édouard est content. Le parfum du café lui pénètre l’âme. Le café fut donné aux peuples du Nord pour remplacer le soleil matinal » On ne peut oublier la lavande, entêtante, qui, enfermée dans des sachets de tissus, embaumait les armoires et donnait une odeur méditerranéenne aux vêtements, aux draps. On rencontrait parfois au hasard des marchés un de ses vendeurs en costume traditionnel et accompagné d’un âne. Grâce aux bâtons d’encens, mode à laquelle je succombe sans remords, je retrouve aussi d’autres parfums. L’encens indien traditionnel, celui de résine de benjoin, celui du bois de santal blanc et de la racine de vétiver, tous m’appellent dans l’entre-temps et la réflexion. « On sent dès l’entrée l’odeur suave des baguettes de parfum que les prêtres brûlent constamment devant les dieux. » note Pierre Loti dans « Mme Chrysanthème ». Car ces parfums-là me ramènent aux cathédrales, aux églises de mon enfance. Je n’étais pas sûr à l’époque d’aimer ces braises qu’on faisait mystérieusement fumer dans un brûle-parfum de cuivre et qu’enfant de chœur balançait autour de l’autel. C’était âcre et qualifier cette effluence d’agréable à Dieu dépassait mon entendement.  Je sais à présent qu’ils avaient une signification, comme le rappelle Bossuet dans « Elévation sur tous les mystères » : «L’encens honore sa divinité de Jésus, et la myrrhe son humanité et sa sépulture, parce que c’était le parfum dont on embaumait les morts. » L’encens, mais aussi la senteur forte de la cire, l’encaustique que les bonnes Sœurs appliquaient sur les parquets des chapelles et des couloirs qui y menaient. Dieu ! Les premiers émerveillements de la Foi… Ils montaient en nous le long de ce parcours sensuel et particulier, inséparables à jamais dans nos âmes. (Un clin d’oeil à mon amie Armelle, devenue l’égérie de la marque Olaz… Ce n’est pas un parfum, c’est une crème… Mais pour le plaisir de l’admirer en photo ci-dessous… )

Peut-être aussi que le fou rire partagé épargne les signes du temps !

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